• 45 : L'importance de la vitrine

      

     

     

    La vitrine vidée, l’homme à la moustache passe un coup de chiffon dans tous les coins, après avoir remis en étagère les objets exposés depuis le début de l’été. Son patron, pour la première fois, lui confie la tâche importante de concevoir le contenu pour la saison automnale. Un honneur, sachant comme le supérieur adore cette activité. L’employé ignore si l’homme sait qu’il travaille pour ce 5-10-15 depuis exactement trois années. Il lui montre beaucoup de reconnaissance de l’avoir engagé, sachant sans doute que sa réputation d’ivrogne avait franchi les frontières de tous les quartiers. Le moustachu avait promit à son épouse que dès qu’il aurait trouvé un nouvel emploi, il cesserait de boire.

    « Elle s’en souvient, j’en suis certain. Hier, elle a pris toutes les précautions pour passer de l’autre côté de la rue, en direction du boulevard commercial. Je l’ai aperçue. Elle va m’acheter un petit cadeau, comme l’an dernier et comme lors de la première occasion. Mieux que nos anniversaires de naissance : la date où j’ai cessé de m’enivrer. Ce fut comme un renouveau, pour moi, pour notre famille. Dimanche dernier, quand ma grande fille m’a donné un bec sur les joues en disant qu’elle m’aimait, je me suis senti le roi de la Terre. Petite, elle avait tant souffert de ma situation, tout comme sa mère, une femme si courageuse de m’avoir toléré. Parfait ! Tout est propre dans cette vitrine ! Comme dans ma vie ! »

    Ce modeste commerce, qui fêtera ses vingt-cinq années d’existence en novembre prochain, demeure le favori des gagne-petit du quartier, avec une clientèle fidèle de vieillards, d’enfants et des jeunes couples. On peut y faire de bonnes emplettes avec seulement cinquante sous. Beaucoup de superflu, mais aussi des objets utilitaires, vendus moins chers que dans les grands magasins. Des papiers mouchoirs, des allumettes, des épingles à linge, des jouets, des décorations ! Tout pour cinq, dix et, pour les objets très chics : quinze sous.

    Soigneusement, l’employé dépose des lisières de papier brun, du jaune, du vert et de l’orangé, couleurs de la nature au cours de l’automne. Il faut les agencer pour que l’ensemble soit plaisant au premier coup d’œil, même si les gens regarderont avant tout les produits en vedette. Ne surtout pas laisser paraître le ruban gommé ! L’homme est si concentré à sa tâche qu’il ne se rend pas compte que le patron, derrière, l’examine d’un air satisfait.

    « Mon grand-père maternel était un artiste, de prétendre les vieux de la parenté. Je ne l’ai pas connu. On m’a raconté qu’il fabriquait les crèches de cinq églises de villages différents, qu’il sculptait les personnages de la sainte famille. Peut-être que j’ai ce don qui coule dans mes veines. Je ne sais pas dessiner, mais j’ai toujours aimé les belles choses, comme les peintures de jolis paysages canadiens. Pas comme celles que l’on vend ici ! Enfin… Il y a des gens qui aiment les peintures à numéro. J’imagine que ça les détend. Toujours été un bon vendeur ! Voilà ! Je crois que le fond est parfait ! »

    Pour s’en assurer, le moustachu sort, jette un coup d’œil sévère. De retour sur le plancher de la vitrine, il doit faire attention en s’agenouillant, afin de ne pas déchirer le papier, le froisser. Il a imaginé un plan efficace pour cette vitrine, avec une conclusion inattendue. D’abord : attirer les enfants, qui réclameront des sous à leur mère. Celle-ci devra avant tout voir de quoi il est question. Alors, elle regardera la vitrine et sera attirée par les objets de la seconde rangée. Elle en parlera à son mari, qui interdira tout achat avant qu’il n’ait vu lui-même, mais son regard sera attiré par les objets masculins de la troisième rangée. Ainsi, toute la famille entrera dans le local.

    « Les objets doivent être plaisants, ne surtout pas faire penser au travail. Ils doivent porter à la détente, au sourire, à l’agrément. J’en ai parlé au patron et il m’a répondu que j’avais pleine liberté. Très important, une vitrine ! C’est ce qui incite les gens à pousser la porte ou à passer outre. Ici, on a tout ce qu’il faut pour plaire à chacun. »

    Des billes, des petites automobiles de plastique, une minuscule poupée, un chien de chiffon, une maisonnette, des crayons à colorier et des cahiers, des… « Ça, on en vend une quantité folle, à cause des parents du petit garçon muet. Ils devraient les acheter à la caisse. Ce serait plus économique. » D’autres jouets prennent place sur la première rangée, se terminant par une caution sérieuse : des crayons à mine de plomb, des gommes à effacer et des cahiers scolaires. Avec la rentrée, le 5-10-15 en a vendu des centaines.

    Les femmes ne pourront résister à un nouvel élément reçu en exclusivité la semaine dernière : des figurines de belles dames des châteaux de France, « fabriquées au Japon ! Ils sont terribles. Sans les Japonais, on ferait faillite ! Elles sont vraiment jolies, ces belles courtisanes. » Un roman sentimental, des foulards, des balles de laine, des… « Non ! Mauvaise idée. Ça fait trop penser aux bas qu’il faudra tricoter pour l’hiver prochain. Je vais remplacer cet élément. » Les hommes sont davantage pragmatiques, mais le moustachu se refuse à présenter des objets faisant penser à un travail. Le choix a été plus difficile… De bonnes pantoufles ! Tout ce qu’il faut pour le fumeur de pipe averti ! Des photographies des meilleures vedettes du hockey. « Ça peut aussi plaire à leurs fils, ces images. » Coup d’œil extérieur ? Cela va de soi ! Parfait ! Mais ce n’est pas terminé.

    « Alors là, mon patron va tomber sur le dos quand il va voir que je mets le père Noël dans ma vitrine d’automne. Tout le quartier va en parler et chacun viendra voir pour s’assurer qu’on a perdu la raison. Je sais surtout qu’ils vont sourire face à cette originalité. L’automne fait un peu penser à la venue de Noël. Maintenant, je vais préparer les trois lumières de couleur pour éclairer la vitrine après l’heure de fermeture. » Pendant cette dernière opération, le moustachu peut constater que sa vitrine rencontrera beaucoup de succès, car une jeune femme regarde, souriante. L’homme la salue avec courtoisie, geste suffisant pour qu’elle entre. « Quand je vais dire ça au patron ! Puis à ma femme, à mes enfants ! J’ai trente-cinq ans. Qui sait si en économisant, je n’aurai pas mon propre magasin, dans dix ou quinze années ? Celui-ci a fait un homme de moi ! Je sens de plus en plus que j’ai un métier : commerçant ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 31 Mai 2014 à 17:00

    Un vrai commerçant, bien symphatique qui va arriver surement à avoir son propre commerce, il saura faire plaisir et être aimable avec ses clients et clientes... fanfan

    2
    Samedi 31 Mai 2014 à 17:59

    Merci encore ! Hé, tu lis tout ça, alors que les autres personnes que j'ai invitées ne viennent même pas...

    3
    fanfan76
    Samedi 31 Mai 2014 à 20:21

    Oui, je lis tout et je trouve cela très bien, j'aime ces anecdotes sur ces personnages que je trouve très intéressants et bien décrits, merci Mario, fanfan

    4
    Samedi 31 Mai 2014 à 22:37

    Merci.

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