• 44 : Conservatisme et xénophobie

     

     

    La dame, marchant en s’appuyant sur une canne, presse trop le pas et la voilà hors de souffle sur le trottoir. « Maudite négresse sale ! Chaque fois que je la vois, ça me donne envie de vomir ! C’est tellement foncé ce monde-là que la crasse ne paraît pas et qu’ils n’ont pas besoin de se laver. Sauf que ça finit par puer ! Ces étrangers sont tous comme ça. Quand ils sont arrivés au début de l’été, je me suis plainte au propriétaire. Voilà trente ans que j’habite là et il ne m’a même pas écoutée. Vrai que c’est un Italien et qu’en fait de saleté, il s’y connaît autant que cette famille de nègres. Une vraie honte ! Maintenant que je peux respirer, je vais prendre ma marche de santé. Ça me fera du bien. »

    La femme part vers le nord, mais change d’idée à cause de la présence des enfants, qui sont peut-être en récréation dans les cours des écoles. Elle a du mal à supporter leurs piaillements, jugeant que les petits de jadis étaient mieux élevés. Chemin faisant, elle constate que le cordonnier a enlevé l’écriteau réclamant un employé. « J’espère qu’il a engagé un Canadien et qu’il a mené une enquête sérieuse. Il y a des Juifs qui se font passer pour des vrais gens d’ici et la première chose que l’on sait, deux ans plus tard, notre artisan est dans la rue et les Juifs sont propriétaires de la boutique, prêts à faire venir le reste de leur famille pour habiter le quartier et… Oui, madame. Belle journée, en effet. » La vieille fronce les sourcils, se demande qui peut être cette femme. Elle s’amuse  de sa robe bleue avec des fleurs rouges. « On dirait qu’elle a un rideau sur le dos. Faut-il être vulgaire pour porter une robe aussi laide ! »

    Une automobile passe et klaxonne, raison suffisante pour que la canne pointe le chauffard qui casse les oreilles des vieilles. « Ça devait être un ivrogne. Les ivrognes font du bruit tout le temps et, de plus, ils… Quoi ? Non ! Ce n’est pas possible ! Une fille d’à peine vingt ans qui fume la cigarette en public ! Je me suis pourtant plainte de cette situation au curé. Ça devrait être tout de suite envoyée à l’école de reforme, ces catins-là ! Notre curé est un mou. Pas comme son vicaire, un jeune plein d’avenir et qui saura faire marcher tout le monde droit quand monseigneur lui confiera une paroisse. »

    La dame s’immobilise, se demandant si c’est péché de critiquer un curé. « Non ! Qui a dit que les prêtres devraient être parfaits ? Ce sont des hommes et, conséquemment, ils ont plus de défauts que de qualités. De toute façon, Dieu a laissé passer trop d’imbécillités. Depuis le temps qu’on attend le retour de son fils Jésus, il serait temps qu’il y songe, non ? »

    La vitrine du 5-10-15 ne la satisfait pas. Voilà trop longtemps que c’est la même. Soudain, elle aperçoit ce commis qui porte la moustache, approchant de la vitrine. « Du poil sous le nez ! Malpropre ! Son patron est trop permissif ! De plus, je l’ai su de source certaine, cet homme-là fréquente davantage les tavernes que l’église. Pourquoi avoir engagé un tel bandit ? S’il me tombait sous la main, je lui raserais ça en deux temps trois mouvements. »

    Elle pense que ce serait une bonne idée d’aller s’asseoir sur un banc du parc, mais il y a trop de trafic pour traverser. Aucun piéton ne pense à l’aider. Surtout pas les jeunes, impolis et au service de Lucifer. Un banc qui longe le trottoir fait l’affaire. « La peinture commence à écailler. Que font les employés municipaux ? Ils gagnent des salaires de fous et ne sont même pas capables de repeindre un banc. De plus, il devrait y avoir des feux de circulation à cette intersection de préférence à la seconde rue, pour que les braves femmes puissent traverser en toute sécurité pour se rendre au parc. Le maire ne fait rien. Ses conseillers, c’est de la racaille qui ne pense pas à leurs électeurs. Surtout notre échevin, ce gros porc ! »

    Soudain, une odeur de friture l’interpelle. Le nez vers le ciel, elle cherche la source. « Il n’est même pas onze heures. Elle s’y prend de bonne heure pour préparer le dîner. À moins que ce ne soit une de ces jeunes qui se lève à dix heures parce qu’elle a passé la soirée à jouer aux cartes et à boire. Hmmm… Trop de beurre. Ça doit être une grosse. Il n’y a rien de plus laid au monde qu’une femme qui se prend pour un éléphant. Ce n’est pas distingué. Je vais m’en aller d’ici, ça pue trop. »

    Les trois vitrines suivantes ne reçoivent guère son approbation, ainsi que les douze piétons croisés, l’autobus, six automobilistes et un chien tenu en laisse. Elle pense aussi au nouveau facteur qui lui a livré une lettre avec dix minutes de retard et croit qu’il est trop jeune pour un tel poste. « Avant d’atteindre trente ans, un homme doit être considéré comme un apprenti, travailler loin de l’œil public et toucher un salaire de misère, afin de devenir plus sage en vieillissant. Un principe très logique et…  ça, c’est pire que tout ! Un policier avec une moustache ! »

    La femme regarde passer l’agent, se demandant qui il peut être. Quand l’homme la salue, elle reconnaît sa voix. « Une vraie honte de laisser un policier étranger faire la ronde du quartier. Comment peut-on être protégé des voleurs quand le policier est lui-même un voleur, tradition de sa famille avec un nom plein de W et de Y ? Un autre pouilleux des bas-fonds d’Europe qui vient enlever le pain de la bouche d’un brave canadien. Il n’était pas beau d’avance, mais maintenant, avec une moustache, c’est infernal ! Comment son chef lui a-t-il permis une telle monstruosité ? Je vais me plaindre à l’échevin ! »

    Elle presse le pas, oublie la fragilité de ses jambes, jusqu’à ce qu’une subite élongation la fasse ralentir. « Mon médecin m’a recommandé la prudence et prescrit des bonnes pilules. C’est un Canadien. Son infirmière, par contre ! Une vraie de vraie… Je n’ose pas penser au mot, c’est trop épouvantable ! Elle a le teint foncé. Ça doit être une Mexicaine, une Espagnole ou une vermine de ce genre de pays. Si le Canada ne cesse de se montrer permissif, dans deux ans, il va y avoir des Chinois dans nos rues. Déjà qu’on est pris avec une maudite française qui se plaint tout le temps. Elle a… Oh ! pas encore la moustache du 5-10-15 ! À genoux dans la vitrine ! Pouah ! »

    Trois minutes plus tard, hors de souffle, la vieille femme rentre chez elle, après s’être assuré que la jeune Noire du deuxième étage ne se promène pas encore toute nue dans la cour. « Il n’y a pas à dire, cette marche de santé m’a fait le plus grand bien. Ça m’a reposée. L’échevin, maintenant ! Il va avoir ma façon de penser, même s’il n’est qu’un gros paresseux. Un policier moustachu ! Mais où s’en va le monde ? » 

      

    Croyez-le ou non, mais c'est très drôle, écrire un texte semblable. Je me suis même fait éclater de rire quand la femme s'en est prise à la peinture sur le banc.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 31 Mai 2014 à 20:36

    Oui mais c'est triste quand même, ce genre de personne, en fait elle n'aime personne, aucune compassion, à mon avis, elle ne s'aime pas elle même. Merci Mario, fanfan

    2
    Samedi 31 Mai 2014 à 22:39

    Encore plus triste de penser qu'il en existe beaucoup, de nos jours. Dans le style "Personnage vilain", il y en a trois qui se démarquent : cette femme, l'homme médisant, puis un autre terrifiant qui est à venir bientôt.

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