• 43 : La différente

     

    43 : La différente

     

    L’adolescente remet ses chaussures, ordre de sa mère, sortie pour lui demander de passer à l’épicerie pour acheter des oranges. « Elle m’a dit que nous n’étions pas à Haïti pour marcher pieds nus. Je ne me souviens plus. À quatre ans, tous les enfants doivent marcher sans souliers, dans ce pays. Peut-être que maman n’aimait déjà pas ça et que nous avons dû quitter pour le Royaume des Souliers canadiens. Je préférerais être primitive, pieds nus comme au paradis, puis tendre la main vers une branche pour cueillir des oranges. »

    L’épicerie du coin n’étant qu’à cinq maisons de la sienne, la course ne prend pas beaucoup de temps. La jeune fille demande la permission à sa mère de flâner un peu dans les alentours, rappelant sa promesse de laver le plancher, cet après-midi. Marchant de façon désinvolte, l’adolescente regarde les vitrines des petits commerces. Elle n’habite ce quartier que depuis mai dernier. Elle apprécie le parc et la proximité du boulevard commercial, mais juge que cette ville est pareille aux quatre habitées depuis le départ de Haïti.

    « C’est plein de Noirs, à Haïti. J’aimerais bien voir ça. Surtout les garçons. Ils me diraient que je suis belle. Les Canadiens me font le compliment, mais se sentent obligés d’ajouter Pour une négresse. En Haïti, les hommes sont des hommes et les femmes des femmes, alors qu’au Canada, nous sommes des nègres. Je préférerais devenir un être humain. Il y en a qui me demandent tout le temps de quel pays d’Afrique je viens. Je ne serais même pas capable d’en nommer un. Ils me parlent aussi d’éléphants et de tigres. Je leur réponds que j’en ai vu au zoo, comme tout le monde. Je me demande si les jeunes d’Haïti pensent qu’il y a des ours polaires dans les rues des villes canadiennes, si les gens se déplacent en traîneaux tirés par des chiens. Miam ! Elle paraît délicieuse, cette orange ! »

    Avant de peler le fruit, elle s’assure que sa mère ne regarde pas par la fenêtre, car la jeune a le goût de se déchausser. Ses yeux rient quand la première tranche baigne dans sa bouche. Elle laisse le jus toucher chaque paroi. La suite est engloutie avec gourmandise et l’adolescente se réserve le merveilleux geste de sucer tous les doigts humidifiés par l’orange. « À l’école, une sœur m’avait donné une claque derrière la nuque parce que j’avais fait ça, me précisant que nous ne sommes pas dans la brousse pour être si mal élevée. Je l’aurais assassinée ! Je me demande tout ce que se permettent les religieuses quand on ne les regarde pas. »

    Elle remet ses souliers, regarde distraitement la vitrine du 5-10-15, puis examine celle de la chapelière avec plus d’attention. « Il ressemble à une cloche, ce chapeau. Il n’irait pas bien avec la couleur de ma peau. Celui-là, par contre… Joli, mais hors de prix. De toute façon, je n’ai pas d’argent. Papa me donne un dollar par semaine, disant qu’à quinze ans, cela suffit. Ce n’est pas ainsi que je vais me procurer des belles toilettes. Mes robes, ce sont les goûts de maman. Si je pouvais travailler… Quand il y a un poste, il y a vingt-trois candidates canadiennes et la vingt-quatrième, c’est moi, même si j’ai la même nationalité que les autres. Je serai une Haïtienne toute ma vie, même si je me souviens à peine de ce qu’il y avait là-bas. »

    Elle note vite que le vendeur d’outils a changé le contenu de sa vitrine. « Ça doit être difficile de penser à une belle vitrine, quand on offre des clous, des tournevis et des scies. » Elle sourit en pensant qu’à neuf ans, elle avait construit une très belle cabane à moineaux et qu’elle pouvait réparer les crevaisons de sa bicyclette. « Papa dit que lorsqu’on devient une jeune fille, il faut laisser les outils aux garçons et passer aux chaudrons. Dans deux ans, je ne les regarderai même plus, ces vitrines. Aussi bien en profiter aujourd’hui et… Oh ! lui ! Il approche ! Va-t-il me remarquer ? »

    L’adolescente se redresse, passe rapidement une main dans ses cheveux et sur sa robe. Le garçon entre dans le commerce sans la regarder. « Peut-être était-il pensif… Il va me saluer ou me parler en sortant. » Néant ! « S’il avait été un Noir, il m’aurait souri et nous aurions échangé sur la belle température. Puis, les garçons de ma race paraissent beaucoup plus beaux. Ils sont si rares… On dirait qu’il n’y en a pas un seul dans cette ville. Vais-je être obligée de me marier avec un Blanc ? C’est si pâle ! Ils ont des lèvres trop minces et le nez pointu, comme ceux des lutins. »

    Le quincaillier cogne dans la fenêtre, fait signe à la jeune fille de s’éloigner en disant quelque parole pas très bien entendue. Elle rougit, s’en va, tête basse, croyant qu’il a fait remarquer qu’elle faisait peur à sa clientèle. « Peut-être qu’il craignait que je capture un homme et que je l’emmène à la maison pour le manger au souper. Une fois, une fille m’a demandé s’il y avait des cannibales dans les forêts d’Haïti. J’aurais dû lui mordre un bras en réclamant du sel. »

    Attristée, l’adolescente décide de retrouver sa maison, mais elle dépasse le lieu, s’arrête devant l’école des filles, puis se retourne, aperçoit le parc, pense qu’en se rendant tout au fond, elle pourrait marcher pieds nus dans l’herbe sans que personne ne sourcille. Elle ferme les yeux et sourit à cette délicieuse perspective. « J’irai plus tard… Je dois aider maman à préparer les repas, puis laver ce plancher. Elle a dit que si je me comportais bien, elle demanderait à papa de me donner cinquante sous de plus chaque semaine. Je pourrais me rendre au cinéma deux fois, acheter des petits romans. Puis, maman travaille fort et ce ne sera que justice si elle passe l’après-midi assise au soleil, à ne penser à rien. »

    La jeune fille profite du mince bandeau d’herbe longeant la maison pour se laisser chatouiller les pieds. Rieuse, elle sent encore la bonne saveur de l’orange. « Un jour, j’irai en Haïti. Ma grand-maman y réside toujours, vivant avec un de ses fils. Je me souviens à peine d’eux ! Elle écrit de belles lettres, grand-mère, et envoie des cartes postales. Ça ajoute un peu de soleil dans ma vie. Là-bas, j’en suis certaine, tous les garçons voudraient me fréquenter. De plus, je trouverais un emploi facilement et c’est la Blanche de la ville qui serait le numéro vingt-quatre et… Oh ! la vieille malcommode du premier étage… Je ferais mieux de remettre mes souliers et de ficher le camp pour ne surtout pas la regarder. » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 1er Juin 2014 à 18:21

    Jolie photo de cete jeune fille, c'est terrible pour elle, comme beaucoup qui ne peuvent accéder à des postes à cause de leur diffèrence de couleur! fanfan

    2
    Dimanche 1er Juin 2014 à 19:07

    En 1949, il y avait beaucoup moins de Noirs au Québec et ils devaient se sentir davantage isolés.

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