• 42 : Colorier

     

     

    Le petit garçon, heureux de la promenade avec sa mère, dépose le ballon sur son lit et le regarde fixement, comme s’il lui ordonnait de ne pas bouger. Ensuite, il tire vers lui sa boîte de jouets, tâte un soldat de bois, fait rouler trois secondes un camion et n’ose même pas toucher à l’ourson de peluche. Perte de temps, que tout cela ! Pour lui, il ne peut exister rien d’autre que ses crayons à colorier.

    « Mon papa m’a acheté des crayons neufs, il y a quelques jours. Il sait que j’aime ça », pense-t-il, tout en se couchant à plat ventre sur le sol. Il sourit et regarde ces crayons parfaits, puis renifle l’intérieur de la boîte de rangement. L’enfant met la main sur un cahier et… terminé ! Un second et… ne reste qu’un seul dessin en noir et blanc, pas trop joli. Troisième essai : il y a suffisamment de choix. Il relève le sourcil en entendant sa mère approcher. Il se redresse, devinant qu’elle va lui demander de mettre une couverture par terre, afin qu’il ne salisse pas ses vêtements.

    « Je suis un garçon obéissant. C’est ce qu’il faut afin d’avoir souvent des cahiers neufs. Si je pouvais parler, je dirais à maman que mes favoris sont ceux avec des animaux, mais pas ceux avec des paysages, car ça prend trop de vert pour les arbres. Un jour, j’irai à la vraie école pour apprendre à écrire et je pourrai ainsi faire comprendre à maman ce que je veux. Hmmm… Il y a un chat. J’aime bien colorier les chats. Je vais mettre du brun et du jaune, comme le matou de ma tante. Ses yeux seront vert pâle. »

    Les crayons nécessaires à l’œuvre sont sortis de la boîte, à portée de la main. Il s’assure qu’ils sont aiguisés comme il faut. Le jaune aurait besoin d’une légère besogne afin qu’il devienne parfaitement pointu. Il se lève pour chercher son bel aiguisoir rouge, aussi attrayant que ceux des garçons qui fréquentent l’école. Il tourne le crayon dans l’appareil et le résidu tombe sur le bureau. Il s’empresse de le faire avaler à sa grenouille qui a la bouche tout le temps ouverte. Heureux, il regarde la pointe, maintenant idéale. Vite, il s’applique à sa tâche, avec sa langue sortie au coin des lèvres.

    Satisfait du résultat du premier œil, il recule pour avoir une meilleure vue d’ensemble. Il ne tarde pas à attaquer le gauche. « Ce sera un beau chat. Je le montrerai à ma tante. Je vais faire attention pour colorier comme il faut tout le poil. Elle aime beaucoup caresser le poil. Je vais aussi le montrer à maman. Elle sourit toujours et pense que je suis un bon garçon, même si je ne suis pas capable de parler. Je sais qu’elle se sent triste à cause de ça. »

    Une pensée qui le retarde dans l’exécution de son œuvre. Il se demande pourquoi il n’arrive pas à s’exprimer, comme les autres enfants. Le petit essaie fort, mais n’arrive qu’à produire des sons. Pourtant, il comprend tout ce qu’on lui dit et les mots sont francs dans son esprit. Le médecin est venu souvent, confirmant aux parents que le gamin n’a pas de déficience, qu’il pourra même fréquenter l’école du quartier. « Un jour, je vais tant parler que maman va me demander de me taire. Toutes les mères le font. »

    Ce matin, il a aidé la femme à essuyer la vaisselle, à ranger les assiettes dans l’armoire. Il voulait placer les draps du lit, mais elle lui a répondu de ne pas se fatiguer. Pour la millième fois, elle lui a signalé qu’il était un gentil garçon et qu’elle l’aimait. Ensuite, ils sont partis au parc pour regarder les canards. Peu après, le ballon est descendu des cieux, comme un cadeau souriant. « Il y a des méchantes qui disent que je suis un idiot. Ça fait de la peine à maman. Je vais aller dessiner à la cuisine pour lui faire plaisir. »

    Projet volatile, alors qu’il tombe dans la lune, un crayon entre les dents. Soudain, le ballon roule à ses pieds. Coup de vent ? Il va voir à la fenêtre, s’amuse à regarder la jeune voisine marcher pieds nus dans l’herbe le long de la maison. « Je ne sais pas pourquoi elle a le visage tout brun et des grosses lèvres rouges. C’est beau. On dirait un dessin. Quand je joue dans la cour et qu’elle me voit, elle sourit. Je vois alors des dents très blanches. Elle n’est pas comme les autres, cette fille. »

    Il lève les yeux vers le ciel, note un petit nuage qui ressemble à un oiseau. Il lui envoie la main, avant de prendre son crayon pour dessiner son contour. Il fait la même chose avec les fenêtres de la maison, puis pense à la voisine. Il court chercher son crayon brun, mais, à son retour, elle n’est plus là. Il se rend compte qu’un coup de vent a effacé son nuage. Il soupire, prend son cahier et les crayons, puis déménage à la cuisine. Sa mère ne s’y trouve pas. Sans doute qu’elle lit au salon. Le garçon sait qu’elle l’a entendu et approchera pour regarder le dessin du chat.

    « Maman a caressé mes cheveux. C’est doux. Papa ne fait pas ça. Il me dit de m’asseoir sur son genou et alors, il se met à bouger, en disant qu’il est un cheval au galop. Ça me fait rire. Il essaie de me faire répéter des mots. Je voudrais tant lui faire plaisir et… Bon, il vaut mieux colorier la fourrure du chat. Ma tante sera contente. Après, je vais dessiner maman et moi, dans le parc, face à l’étang. »

    Pas tout à fait un dessin propre à un enfant de quatre ans : les formes sont précises. Sa tante, peintre amateur, a souvent répété que le garçon avait du talent et qu’en l’encourageant, il pourrait devenir illustrateur, paysagiste, portraitiste. Ses parents croient que c’est une bonne idée : ce serait une fierté pour lui, au lieu de se perdre dans des emplois peu prestigieux destinés aux muets. Le garçon arrive à donner plusieurs teintes d’une même couleur avec un seul crayon, s’en servant sous tous les angles, en pesant fort ou délicatement.

    Content de son chat terminé, il ferme le cahier, place comme il faut les crayons utilisés, referme la boîte, puis court vers sa chambre pour chercher ses feuilles blanches. Il commence le portrait sa mère, puis se met à penser à la fille de la maison voisine. « Je vais la dessiner et elle sera contente. Parfois, on dirait qu’elle est triste. Ce n’est pas juste. Moi, être en couleur, je serais très heureux. Peut-être que si elle arrête de grandir, je pourrai l’épouser plus tard. Je suis certain que si je lui donne un bec, ça doit goûter le chocolat. Une fille chocolat, il n’y a rien de mieux. » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 1er Juin 2014 à 18:35

    Mignon cet enfant, il est peut-être muet, mais il n'a pas de préjugés, beaucoup d'adultes devraient être comme les enfants, avoir leur spontanéité fanfan

    2
    Dimanche 1er Juin 2014 à 19:07

    Je crois que c'est un personnage très doux.

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