• 40 : Optimiste

     

     

    Le vieillard pose ses mains sur les roues de sa chaise pour avancer, sifflant l’air folklorique. « Dommage qu’il soit sourd comme un pot, car je lui aurais demandé de tourner le disque pour entendre l’autre côté. Comment oublier que j’ai fait partie d’une chorale et qu’on chantait ce genre d’airs ? C’était plaisant, se faire applaudir ! » Du sifflement, il passe aux paroles, avec sa voix de baryton enrhumé.

    « Me voilà libre ! Ma fille me couvre trop. Elle me prend pour un infirme. Elle passe son temps à me rappeler que je ne marche plus, que je dois faire attention. Non, idiote : je ne marche pas et je suis au courant ! Je roule ! Au prix où j’ai payé cette chaise, je me donne le droit de rouler là où je le veux et quand je le désire, sans son autorisation. Rouler à l’extérieur, c’est parfait ! Parce qu’en dedans de ce logement au couloir étroit… Je passe mon temps à tout accrocher. La morosité, je vais la garder pour l’hiver prochain. Les pneus de cette chaise, ce ne sont pas ceux d’un camion. Présentement, il n’y a aucun danger. Ça fait cinquante ans que j’habite cette rue et je connais tout. »

    En effet, cet homme devient une référence, une encyclopédie vivante pour les jeunes, les arrivants. On lui pose des questions sur une maison et il peut répondre pendant trente minutes sans pouvoir s’arrêter, nommant tous les locataires et racontant des histoires drôles sur chacun d’entre eux. Il aime à rappeler qu’un ancien joueur de hockey professionnel des années 1920 est né ici, même si personne ne se souvient de ses exploits, sans doute très discrets. Il s’agit peut-être d’un mensonge. Chacun sait que le vieux aime parler pour ne rien dire et jeter de la poudre aux yeux.

    « Le parc ! Je serai là, ce soir, pour la partie de baseball du championnat de la ligue commerciale. Si un joueur se blesse, je vais prendre sa place. Des gars qui courent après une balle, c’est ordinaire. Un type de mon âge qui roule à toute vitesse pour les attraper, c’est plus intéressant pour le public. Tiens ! Voilà le vicaire ! Petit crétin ! S’il approche, je lui fonce dessus en hurlant. »

    L’échange est bref et percutant. Pendant que l’un s’éloigne à grands pas, scandalisé, l’autre roule en riant comme un bouffon. Le vieillard s’amuse tant qu’il ne voit pas une légère fissure dans le trottoir, suffisante pour que son véhicule renverse. Il donne un coup de poing sur le ciment, alors que des piétons se pressent pour l’aider. Il les remercie à peine, décide de s’asseoir sur un banc, pour avoir l’air d’un homme réel, et non d’un diminué. Il regarde l’éraflure sur sa main droite.

    « Je l’ai parcourue des millions de fois, cette rue. Pour me rendre à mon travail, pour mon plaisir. J’ai passé des années debout face à ma machine outil à l’usine et quand je revenais à la maison, mon épouse me demandait d’aller prendre une marche pour voir les vitrines du boulevard commercial. Marcher pour ceci, pour cela, sans cesse. Je devrais m’en plaindre, mais je donnerais mon âme pour parcourir cette rue une autre fois à pieds. J’y pense ! C’est à deux pas d’ici que ma femme m’avait annoncé qu’elle était en attente du premier bébé. Je l’avais soulevée de terre en riant, tellement heureux. C’était du pur bonheur ! Je vois toute ma vie, la sienne, celle des enfants dans tous les coins de cette rue. Mon gars avait réussi à se perdre lors de son premier jour de classe, alors que c’était sur la même rue. L’école des gars était plus au nord, dans ce temps-là. Sur l’emplacement des deux écoles d’aujourd’hui, c’était des petits commerces, dont un gros bonhomme qui vendait de la crème glacée. Chaque dimanche, je payais un cornet aux enfants. Quelle fête pour eux ! Une chance qu’il y a eu des fêtes et des rires, parce que quarante-cinq ans dans une seule usine, ce n’était pas une existence. »

    Il pose une main sur sa jambe droite, sent à peine le toucher. Il soupire, le cœur lourd, puis cherche son paquet de cigarettes dans la poche de son veston. Le vieil homme laisse filer un franc juron en se rendant compte qu’il n’a pas remplacé le vieux paquet par un neuf. Il tourne la chaise vers lui, réussit à s’y installer sans trop de peine, puis roule jusqu’à l’épicerie. Un sifflement strident réussit à faire regarder la caissière vers le trottoir. L’homme fait des signes, crie qu’il a besoin de cigarettes.

    Des faits et gestes simples : voilà ce qui lui manque le plus. Monter ces trois marches, pousser la porte, demander ses favorites, les payer, puis redescendre. Grillant sa blonde, il pense à l’intérieur de l’épicerie, pourtant visitée des milliers de fois. Il revoit les étagères et s’imagine prenant une boîte de conserves pour la regarder. L’homme a l’impression qu’il ne lui reste que le trottoir tard le printemps, tout l’été, au début de l’automne.

    « Ça ne sert à rien de broyer du noir, même si ma vie devient de plus en plus grise. Je vais me raconter des blagues, pour me faire rire, un peu comme ce jeune qui demeurait dans cette maison. Ils ont changé les briques, mais c’est la même. Ce type-là connaissait des milliers d’histoires comiques. Il les distribuait à la volée, en tout temps. Mort à la guerre de quatorze… Quand je pense que l’Europe vient de nous faire le coup une autre fois, encore pire que la première. Une chance que je ne vivrai plus pour voir la troisième, dans quinze ans. »

    Il garde silence quelques secondes, avant de se mettre à sourire en imaginant clairement la voix de fausset de ce grand raconteur de jadis. Riant encore, il décide de rouler jusqu’au boulevard, où il fera des rencontres, regardera les belles femmes pressées de dévaliser un magasin. Les rires font place à un air de folklore. Sa démonstration bruyante attire les regards, les uns amusés, les autres méfiants. Voilà qu’il est heurté par une femme sortant à toute vitesse du 5-10-15, s’étendant de tout son long par-dessus lui. Pas désagréable ! Elle se redresse rapidement, replace ses cheveux, puis, reconnaissant le vieux, sait que des excuses seraient inutiles. Elle sort plutôt de son sac un ballon à gonfler. Le vieillard ricane, porte tout de suite l’objet à sa bouche, souffle, le noue, l’attache, puis le fait balancer d’une main à l’autre en continuant à chanter. « Extraordinaire ! Comme c’est merveilleux d’être beau, vieux et d’avoir un ballon rouge ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 2 Juin 2014 à 10:19

    Malgré sa difficulté pour marcher, il a gardé son coeur d'enfant, j'aime énormément la photo avec ce beau sourire, fanfan

    2
    Lundi 2 Juin 2014 à 18:54

    Il est plutôt démonstratif, pour cacher sa tristesse de devoir se déplacer en fauteuil roulant.

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