• 4 : Espoir romantique

     

    4 : Espoir romantique

             Les yeux cernés, l’adolescente croit pouvoir enfin s’endormir. Voilà près de deux heures que ses pensées nerveuses la tiennent éveillée et il fallait que ce vieux fou de voisin se mette à rire tout seul à tue-tête. « Il sera une heure du matin dans quinze minutes ! Je ne peux pas le croire ! Quel réveil j’aurai avec si peu de sommeil ? Comment pourrais-je me montrer attentive en classe demain? »

             Soirée exquise au-delà de tous les souhaits, l’aboutissement de sa spécialité : le rêve ! Cela a débuté en août par une rencontre à la porte d’une salle de cinéma. La température se montrait venteuse et son chapeau s’était transformé en papillon, rapidement capturé par ce beau garçon tout aussi blond qu’elle. La jeune fille avait été touchée par cette galanterie et, timidement, avait remercié par un coup de tête et un léger sourire, avant de poursuivre sa marche jusqu’à l’arrêt d’autobus. C’est fou comme elle avait pensé à lui pendant le reste de la semaine et, odieuse, avait osé retourner au cinéma le même soir, dans l’espoir de croiser à nouveau le charmant. Le souhait s’était matérialisé.

             La troisième semaine, il avait suggéré de regarder le film ensemble. La dernière semaine du mois : une invitation à un restaurant du centre-ville pour boire un cola et pour parler des meilleurs succès à l’affiche. Elle avait alors entendu deux nouvelles idéales : célibataire et étudiant dans une école de commerce. Pour une élève en secrétariat, il ne pouvait y avoir scénario plus idéal.

             Dans son imagination fébrile se dessinaient des dénouements harmonieux lui permettant des extrapolations vers l’image idéale d’un couple de vieillards recevant à la maison enfants et petits-enfants, en pâmoison devant l’amour si parfait ces bons aïeux. Si beau qu’elle en pleurait de bonheur, sous le regard inquisiteur de sa mère, désireuse de savoir ce qui la tracassait. L’amour doit parfois demeurer un secret pour devenir encore plus délicieux. Chaque jour lui paraissait une éternité avant le mercredi de cinéma.

             Il y eut deux autres séances jusqu’à ce mercredi soir où il lui a pris la main pendant le film de guerre. Elle a alors vu sur l’écran des fleurs, un paysage enchanteur, lui en chevalier et elle portant une robe Renaissance. Quel grand moment dans sa vie ! Quel rêve incroyable se réalisant ! Mais quel mal à s’endormir…

             « Ce toucher ! Ce toucher ! Je le sens encore ! Oooo ! C’est ce toucher qui m’empêche de trouver le sommeil ! Je ne devrais pas y penser, mais c’est plus fort que ma volonté. J’avais déjà remarqué ses mains larges, généreuses. Un artiste devrait les photographier pour les exposer dans un musée, avec la mention Mains masculines parfaites. Toutes les femmes se précipiteraient pour regarder. Même les grands-mères ! Et c’est moi, moi seule, qui aurais droit de tenir ces mains. J’ai aussi rêvé de ses lèvres et oh ! Cela arrivera. J’en suis certaine car lorsqu’il m’a laissé à ma porte, il a demandé quand on pourrait se revoir. Il aurait pu choisir ce moment pour m’embrasser, mais il sait que je suis une jeune fille propre, tout comme il a deviné que j’ai pensé qu’il n’était pas un aventurier. De plus, il… Non ! Il ne faut plus laisser ces rêves me brouiller l’esprit. Je dois demeurer calme sinon je ne dormirai pas du tout. Un verre d’eau me fera du bien. »

             La noirceur du logement inquiète un peu l’adolescente. Elle marche à pas feutrés, ne désirant pas réveiller ses parents et son frère. Sa mère, elle le sait, se montrerait très inquiète de la voir sur ses deux pieds à une heure aussi tardive. L’amoureuse se rend au salon pour boire son eau à petites gorgées. Elle avance près de la fenêtre, observe le ciel si sombre. « Un clair de lune ! Pour moi ! Pour mon amour ! C’est le destin qui l’a accroché dans la voûte céleste afin que mon cœur batte tant et tant ! On dirait que la ville est déserte et qu’il ne reste sur Terre que deux êtres humains : lui et moi. Mon cœur et ses mains. Je me sens mieux, maintenant. Je vais pouvoir dormir. » Elle s’attarde pourtant à la fenêtre, ferme les yeux et tente de chasser de son esprit toute pensée romantique, afin qu’elle puisse retrouver le sommeil. Elle devra débuter ce jeudi du bon pied à l’école de secrétariat. La voilà à sa seconde année d’études, avec déjà des mentions d’excellence. Quand le garçon l’apprendra, il se sentira fier de cette réussite, digne d’une jeune fille intelligente.  

             Elle retourne au lit, apaisée, ne pense plus aux mains, au baiser espéré. Le sommeil s’apprête à la bercer avec douceur. Elle songe au premier cours de la journée et… « Quand je vais raconter ça aux filles ! Elles seront rouges de jalousie ! D’autres me féliciteront sincèrement, voudront connaître tous les secrets de cette soirée. Est-ce que je saurai leur raconter ? Peuh ! Et faire naître des pires jalousies ?  Je le dirai peut-être à madame du cours de sténographie. Elle est une nouvelle mariée, après tout. Elle a beau être une enseignante, je la considère avec amitié, comme une grande sœur. Elle me comprendrait. J’ai toujours pensé qu’elle ressemblait à une héroïne romantique de film de Hollywood. Une fois, son mari était venu la chercher. Quel beau couple ! Toutes les filles l’avaient remarqué et nous en avions parlé sans nous en lasser. Ce sera mon destin ! Quand je serai à ses côtés, toutes les célibataires vont se mettre à rêver en disant que nous formons le couple idéal. Quand je pense qu’il fait des études dans la grande école commerciale. Il obtiendra son diplôme, avec mention honorable. Il parle mieux qu’un séminariste. Et bilingue, de plus ! Dans le monde des affaires, l’anglais représente une nécessité. Je serai sa secrétaire ! Au début, bien sûr. Car nous allons nous marier pour fonder une famille heureuse. Je connais mon devoir : prendre soin des enfants et de la maison. De toute façon, à ce moment-là, il sera haut placé dans la hiérarchie du monde du commerce et gagnera un fort salaire. Nous ne manquerons de rien, les enfants et moi. Le premier petit sera un garçon, pour lui plaire. Il portera le même prénom. Ensuite, ce sera une fille, puis… Me voilà à encore trop penser ! Je ne pourrai pas dormir ! Je dois avoir les yeux cernés. Et si tout à coup, demain, je le croise et qu’il note mes yeux cernés ? Il penserait que je suis une fille négligée. Il ne faut pas ! Dormir ! Dormir ! L’amour fait perdre le sommeil. Et… Qu’est-ce que c’est, ce bruit ? Ça vient de la rue… Pitié, pas de bruit ! Je dois dormir ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 15:54

    J'adore la phrase, le chapeau s'était transformé en papillon, très beau, bien dit pour le vent qui arrive et fait s'envoler le chapeau, Merci Mario, fanfan

    2
    Lundi 23 Juin 2014 à 20:06

    Merci !

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