• 38 : La bibliothécaire

     

     

    La jeune bibliothécaire dépose l’enveloppe sur son comptoir, prend son chiffon et se lance dans le dépoussiérage bihebdomadaire des rayons. Dans ces petites bibliothèques de quartier, l’employée unique fait tout : commis, responsable des achats, classement des livres, voir aux abonnements, taper les cartes explicatives, donner des numéros et concierge. Un de ces jours, elle couchera dans le local.

    La bibliothèque a peu d’abonnés, la plupart des gens préférant se rendre vers le grand local situé près de l’hôtel de ville. Des enfants viennent le samedi et, en semaine, ce sont des vieilles filles cherchant des ouvrages religieux. Les gens prétendent ne pas avoir le temps de lire, alors qu’ils passent des soirées entières les oreilles pointées vers un appareil de radio, à écouter des feuilletons mal écrits.

    « De la gomme à mâcher sur la tablette ! Ce n’est pourtant pas difficile de me demander un cendrier pour l’y déposer. » Fâchée, elle frotte vigoureusement, à peine quelques secondes. « À bien y penser, je suis contente. Une gomme, c’est du solide et me donne l’impression de travailler fort. La poussière ne demande aucun effort à enlever. De plus… Tiens ! Voilà quelqu’un… Oh ! ce n’est que le vieux venant lire des revues au lieu de les acheter. Il n’a jamais emprunté de livre depuis que je travaille ici. Pas parlé non plus. »

    La jeune femme ne s’en occupe pas et poursuit son nettoiement. Seul l’écho des talons de ses chaussures habite le lieu. Parfois, avant l’ouverture, elle se permet l’ultime fantaisie de toute bibliothécaire : s’installer devant un écriteau réclamant le silence et crier de toutes ses forces. Alors, elle rit. « Je vais continuer tantôt. Il vaut mieux être au comptoir quand il y a un client, même si je sais que cet homme-là n’aura aucune question à me poser. Je me demande ce qu’il y a dans l’enveloppe livrée par le nouveau facteur. Sûrement pas un compte, car voilà cinq mois que je n’ai rien acheté. »

    Un homme désire savoir si la bibliothèque possède un vieux roman qu’il cherche depuis longtemps. Il serait prêt à donner un bon prix pour l’obtenir et se déplacerait pour venir le chercher. « Il a dû écrire à des dizaines d’endroits. Pourquoi aurait-on un tel ouvrage ici ? » Pas besoin de regarder les fichiers, car la demoiselle connaît par cœur l’identité de tous les bouquins. Voilà six années qu’elle tient compagnie à ces œuvres. « C’est sympathique de recevoir une telle lettre, qui me change de la routine. Mieux qu’une facture ou un ordre du conseil de ville, sans oublier les livres à ne pas acheter, ordre de l’archevêché. Cet homme-là doit aimer les romans plus que tout. Je vais lui répondre pour lui souhaiter bonne chance et l’inviter à communiquer avec moi le jour où il aura mis la main sur son trésor. »

    La feuille glissée dans la machine ne demeure que le temps d’écrire la date. À la poubelle ! La femme juge qu’une réponse écrite à la main serait plus polie. « Je me demande s’il est jeune ou vieux. Assurément sans le sou ! Seuls les pauvres se passionnent pour les livres. Les riches les mettent sur des étagères du plancher au plafond, dans leurs bureaux d’affaires, pour laisser croire aux visiteurs qu’ils sont cultivés. Les livres sont pour eux des bibelots, des décorations. Hmmm… Je crois qu’il est jeune. Du genre qui écoute des disques de folklore africain, qui ne se coiffe jamais et n’attache pas sa cravate trop serrée. Mon style préféré, en somme ! »

    Elle trempe sa plume dans l’encrier et trace des lettes parfaites. Soudain, elle se souvient de cette jeune religieuse du couvent en extase devant une graphie aussi exceptionnelle. L’élève en retirait une grande fierté. Chaque soir, elle se détend en écrivant un roman secret, pour son simple bon plaisir, tout modestement. « Pas comme cet imbécile qui se proclame poète et qui habite à quelques maisons, un peu au nord. » Réflexion agréable, même si une goutte d’encre entache la feuille et qu’elle doit recommencer.

    « Quand je pense que je vais avoir vingt-huit ans et que je suis toujours très pure. Ça me fait peur ! Les bibliothécaires sont toutes des vieilles filles. Surtout celles portant des lunettes. C’est un destin écrit dans le ciel. Un homme qui a des lunettes reçoit l’admiration des femmes, croyant que cela donne un air sérieux et intellectuel. Quand c’est une femme qui porte des verres, les hommes disent qu’elle est laide. Tout me destinait à ce travail. Je le désirais et ai étudié fort pour y arriver. Je pensais alors à la grande bibliothèque municipale, ici ou dans une métropole, et me voilà dans ce placard ennuyeux. La seule chose agréable de ce lieu est quand j’entends les enfants des écoles, lors de leurs récréations. On dirait des oiseaux. »

    La lettre de politesse prend aussi le chemin de la corbeille. Autre feuille ! Presque rougissante, elle avoue rêver de lire ce roman rare et que l’homme fait preuve de bon goût. Elle hésite avant d’écrire « Peut-être pourrions-nous échanger sur nos lectures favorites et parler de littérature. » Cette fois, sans embûche, elle rougit, mais scelle tout de même l’enveloppe. À la fin de la journée, elle n’osera pas la déposer dans la boîte aux lettres. Et si elle demandait au vieux de lui rendre ce service ?

    Elle se lève et se dirige vers ce rare client, mais bifurque vers le présentoir à revues, fait semblant de placer un magazine de mode, puis retourne vers son chiffon. Nerveuse, le premier geste de nettoiement est si brusque que cinq romans tombent au sol. Elle les ramasse rapidement, hésite avant de placer le dernier, regardant la jaquette usée de cette fiction écrite par une française, mais qui se déroule dans la région de colonisation du Témiscamingue, voilà une quinzaine d’années. « C’était beau, ce roman… Je crois que je vais l’apporter à la maison et le lire à nouveau. Je serai bien, ce soir, sur le perron, avec ma tasse de thé et ces sentiments. Ça m’empêchera de penser que j’ai presque fait la cour à un homme que je ne connais pas dans une lettre qui aurait dû être tapée à la machine. » Une autre tablette nettoyée, elle cesse, penche la tête vers le sol, remplie de tristesse, quand, soudainement, la porte s’ouvre. « Sans doute une vieille fille qui vient chercher une autre biographie de saint. Soyons une aimable bibliothécaire et allons au comptoir pour l’aider, si elle a besoin de mes services. » L’arrivée de la dame fait lever le vieux, laissant la revue sur la table, pressé de sortir tout de suite. 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 4 Juin 2014 à 14:41

    Va t-elle vraiment envoyé la lettre écrite de sa main? Peut-être le saura t-on plus tard! fanfan

    2
    fanfan76
    Mercredi 4 Juin 2014 à 14:50

    Et bien, non on ne peut pas le savoir après! puisque le roman va en ordre décroissant!!! fanfan

    3
    Mercredi 4 Juin 2014 à 18:50

    Excellente observation ! Parfois, on sait ce qui arrive, parfois non.


    Exemple : on sait que le garçon coincé sous un hangar sera délivré par le policier.

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