• 37 : Le nouveau facteur

          

      

     Le jeune homme se sent à la fois fier et surpris, car la directrice de l’école lui a parlé de la nécessité du sang neuf dans tous les métiers, traitant son prédécesseur de vieux malcommode, terme étonnant de la part d’une religieuse. « Il avait mauvaise réputation, dans le quartier. J’ai pourtant pensé que c’était un homme aimable, qui m’a donné de bons conseils. Peut-être qu’après avoir passé quarante années à marcher avec un sac en bandoulière, je vais à mon tour me sentir un peu aigri. »

             Un seul poste et cinquante candidats. Il a gagné ! Tout pour le rendre fier et donner naissance à un peu de vanité quand, pour la première fois, il a enfilé son bel uniforme et posé sur sa chevelure la couronne suprême de tout facteur : la casquette ! D’ailleurs, elle était trop grande et on a dû lui en dénicher une autre. Pantalon parfait, chemise de première qualité aux couleurs réglementaires, puis l’essentiel : des chaussures à la semelle épaisse, confortables, chaudes. 

             « Un poste de prestige ! Mieux qu’un poste : un métier. Moi qui ai cessé la fréquentation de l’école à la fin du cours primaire ! Cependant, je me suis instruit par moi-même par la suite. Sans ces connaissances, je n’aurai jamais obtenu cet emploi. À Noël, j’annonce à ma blonde qu’on va se marier pour célébrer la nouvelle décennie. Elle y rêve autant que moi. Fonder une famille ! Voir pousser des enfants qui, fréquentant une de ces écoles, diront à leurs camarades que leur papa est un facteur. Pas un pompiste ou un homme qui ramasse les crottes de chevaux dans les rues : un facteur ! Avec casquette ! Voici la petite zone commerciale. Sans doute plusieurs lettres pour ces gens. Par contre : beaucoup de troisièmes étages… »

             Discrétion, avant tout. Il n’y a rien de plus intime qu’une lettre, tout comme il n’existe pas un homme plus curieux que cette recrue. Il regarde l’image sur la carte postale qu’il doit livrer. « Je me demande où sont situées ces montagnes. Il me semble que ça pourrait être un bel endroit pour un voyage de noces, la montagne. Seuls dans un chalet, loin de tout, comme dans cette imbécile de chanson sur la cabane au Canada. »

             Le paysage est englouti par la boîte, alors que d’un coin de la fenêtre du salon, une femme examine le nouveau, en espérant qu’il verra cette marche peu solide et qu’il ne tombera pas, comme c’est arrivé au camelot, ce matin. Trois maisons plus loin : un chien. Lors de son cours de formation, on lui a appris à faire face à toutes les races. Les dangereux ne sont pas les plus costauds, mais ces petits crétins frisés qui aboient sans pouvoir s’arrêter. Pour les cas extrêmes, le jeune homme a dans le fond de sa poche un sifflet à ultrasons, qui, dit-on, neutralise les plus menaçants.

    « Me marier ! Quand j’y pense ! Je m’y prépare depuis si longtemps ! J’en rêve depuis mes premiers jours de jeunesse. Je n’aurai connu qu’un seul amour. Ma blonde a toujours été sérieuse. Sa seule fantaisie consiste à écouter des disques français, sans sourire ni taper du pied. Notre logement sera magnifique et tous les jeunes y seront les bienvenus. Les vieux aussi ! Cependant, tout respirera la jeunesse entre ces murs. Ma chérie a d’agréables idées pour la décoration. Autant elle dispose d’un beau trousseau, autant j’ai déjà tous les outils nécessaires à un bon mari. Après l’arrivée du deuxième bébé, j’aurai assez économisé pour penser à acheter une maison. C’est permis d’y penser, maintenant qu’il n’y a plus de guerre et de dépression économique. Le salaire de facteur me le permettra, d’autant plus qu’on m’a assuré qu’il y a des augmentations de salaire à tous les cinq ans. Le 425… C’est pour ces gens, le paquet. Il alourdit mon sac depuis mon départ. Me voilà content de le voir disparaître, celui-là. J’espère que la femme sera présente, pour signer le papier de réception. Je me demande ce qu’il peut y avoir là-dedans… »

    À son jour initial de travail, lundi, sa mère l’a accompagné pour prendre une photo de sa première livraison. Le sourire forcé vers l’objectif, la main tenant l’enveloppe en direction de la boîte. Il a hâte de la voir. Si elle est claire, il la fera encadrer, sans oublier qu’il tirera des copies doubles pour donner à ses parents, aux amis. « Une lettre de France pour le 429. Est-ce que monsieur a un frère ou une sœur qui vit là-bas ? Hop ! dans la boîte ! »

    Soudain, il se demande si, après trente années, il ne se sentira pas exaspéré de tant marcher avec un lourd sac, de devoir affronter la pluie et la neige. Son prédécesseur a démissionné, même s’il lui manquait trois années avant d’atteindre l’âge permis pour recevoir un chèque de pension de vieillesse. « Beaucoup d’emplois présentent des aspects monotones. J’ai tant voulu avoir un vrai métier, au lieu du travail en usine qui est le pain quotidien de tant de gars de ma classe sociale. J’ai toujours voulu faire quelque chose d’intelligent. Le courrier est important, le sera toujours. Cet homme qui vient de recevoir cette lettre de France devait l’espérer depuis des semaines. Ce qu’il va lire va l’émouvoir, le faire rire, le rendre heureux. Je poursuis ! Voici une lettre qui… C’est un compte ! »

    Quelques maisons plus tard, il demeure immobile sur le trottoir, se rendant compte qu’il a commis une erreur. Pas trop grave, à vrai dire : il doit retourner sur ses pas pour porter une enveloppe à la bibliothèque du quartier. Ces quelques minutes perdues lui font pourtant honte. Chemin faisant, il est retardé par une femme désireuse de connaître son nom, celui de ses parents. « Je dois être comme une curiosité. La nouveauté intrigue tout le temps. Voilà des années qu’ils avaient le même facteur et j’imagine qu’ils n’avaient plus rien à lui dire et… le cordon de ma chaussure est détaché. Un de mes outils a un bris, en somme ! »

    Se penchant rapidement, il oublie que son sac est ouvert. Voilà les lettres s’éparpillant sur le ciment du trottoir. Il rougit en remettant tout en place rapidement, imaginant le drame qui se serait produit en cas de pluie. « J’aurai quelque chose à raconter à ma blonde. Lundi, je n’arrêtais pas de parler, puis mardi, elle me posait des questions et je n’avais plus rien à dire. Je rencontrerai des gens différents qui me feront rire, me toucheront. Ça l’intéressera. À la bibliothèque, maintenant, et après : dix autres rues. Quel métier excitant que le mien ! »

      

    L'année où se déroule le roman n'est jamais nommée. Cependant, il y a deux indices, dans ce chapitre. Le facteur désire annoncer à sa petite amie un projet de mariage pour "célébrer la prochaine décennie." En second lieu, il est question  de "l'imbécile chanson sur la cabane au Canada." Populaire en France, ce disque de Line Renaud avait été très mal reçu au Québec, donnant lieu à des commentaires acerbes dans des revues et journaux.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 4 Juin 2014 à 14:48

    Ah bon, moi j'aime bien cette chanson, elle avait déplu, pourquoi? Je ne me rappelle pas toutes les paroles! fanfan

    2
    Mercredi 4 Juin 2014 à 18:48

    C'était un peu comme dire que tous les Africains vivent dans la jungle, vetus d'un pagne. Bref, c'était très clicjé pour décrire une société nord-américaine moderne et urbaine,

    3
    fanfan76
    Mercredi 4 Juin 2014 à 21:49

    Ah oui, c'est vrai, je comprends une cabane, d'accord, je ne l'écouterai plus de la même façon!, merci Mario, fanfan

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