• 36 : L'écolière distraite

     

            

    Comme les autres enfants, la fillette détourne son regard de la fenêtre de la porte, ordre de l’enseignante. La femme ne manquera sûrement pas de se plaindre à la directrice parce que le concierge a dérangé les petites au cours de leur examen d’arithmétique. L’enfant a déjà beaucoup de problèmes avec les divisions. Les additions et soustractions aussi, mais cependant, les divisions, c’est inhumain !

             « Grand-mère prétend qu’une bonne fille doit savoir lire et écrire. Grand-père assure que c’est essentiel, pour les garçons, d’apprendre à compter. C’était comme ça, à leur époque. Maintenant, ils mettent tout ça ensemble et c’est nous qui souffrons. » Elle retire le bout de son petit doigt de sa bouche et se penche sur le prochain problème. « Voilà un chiffre avec un 8. Les pires ! Il n’est pas joli, ce chiffre. Le 7 est mignon, le 2 très chic, le 3 est un 2 qui a le hoquet, le 4 fait penser à une cabane à moineaux, le 5 ressemble à un S, le 6 est un 9 de sous-sol et le 9 un 6 de grenier. Puis, tout est simple avec le 1. Mais le 8, hein ! » Le petit doigt retourne dans son orifice, condition essentielle pour réussir à l’école.

             « Voilà ! Je pense que c’est la bonne réponse. Enfin… Je ne suis pas certaine, mais je ne peux avoir 100 % dans cet examen. Même si je rate un petit problème… Pas si grave ! Le suivant, maintenant. Ah non ! Pas une multiplication et une division dans le même ! La maîtresse a dit que ce sont des questions de l’an dernier et qu’elle veut s’assurer qu’on n’a rien oublié. Elle n’avait qu’à demander à la sœur de l’an passé ou de regarder mon bulletin. Les grandes m’ont avertie : cette maîtresse est sévère. Elle a pourtant un beau visage, comme ceux des actrices de cinéma que je vois dans les revues de ma grande sœur. Les maîtresses d’école, ce n’est pas censé être des belles. »

             Réfléchissante, elle dépose le bout de son crayon à mine de plomb entre ses lèvres, le mordillant sans s’en rendre compte. Elle a oublié que l’enseignante l’interdit, sous prétexte que ce n’est pas féminin. « Trop compliqué ! La réponse doit être 40. Si je me trompe, ce ne sera pas trop grave. Deux petites fautes dans un examen, ça fait tout de même une bonne moyenne. Puis, avec un peu de chance, la réponse sera 40. »

             Triomphe à la prochaine question : la réponse est 40, ce qui la confirme dans son choix hasardeux du problème précédent. « Mettre deux réponses pareilles de suite, c’est un vieux truc de maîtresses. Tout le monde le sait et… mais cette brunette avec des tresses compte sur ses doigts ! C’est vilain, tricher ! Je vais le dire à mademoiselle ! Elle aura… non, je ferais mieux de ne pas la dénoncer. Ce n’est pas comme ça que je me ferai des amies. Peut-être que cette tricheuse est sympathique et qu’on s’amusera beaucoup au cours de l’année scolaire. »

             L’écolière oublie l’examen et regarde discrètement autour. Il ne reste que sept filles de sa classe de l’an dernier. Difficile de rencontrer de nouvelles copines quand plus de la moitié de la classe est formée d’étrangères. Elle se dit que si l’école sert à s’instruire, elle est aussi là pour l’amitié. La petite sourit en pensant que la meilleure amie de sa maman est cette rondelette et que toutes deux ont fréquenté la même école. Voilà une relation solide ! L’enfant rêve qu’il pourrait lui arriver la même chose.

             La maîtresse décide de passer dans sa rangée. Vite, la distraite se redresse et pose ses yeux sur sa feuille. Elle lui sourit gentiment, mais l’autorité lui lance plutôt un regard inquisiteur. La petite rougit, devinant que mademoiselle s’est rendu compte qu’elle regardait autour au lieu de travailler. Plus d’une, dans une telle situation, a été humiliée en recevant un coup de règle sur les doigts. Elle ne voudrait surtout pas que cela lui arrive.

             « Je suis certaine que la fille qui a dit que la maîtresse était sévère se trompait. Quand on a un beau visage de vedette de cinéma, une femme est nécessairement fine. Au début de l’année scolaire, les maîtresses ne sourient pas beaucoup, car elles veulent laisser croire qu’elles sont méchantes afin qu’on demeure sage. À mesure que vont passer les semaines, elle va sourire et on va s’instruire en s’amusant. Oh ! j’y pense ! Une autre grande m’a dit que mademoiselle avait acheté un sac de bonbons en juin dernier et qu’elle en avait donné à tout le monde. Pas qu’aux premières de classe : vraiment à toutes ! Ça, c’est avoir du cœur ! Peut-être que je vais devenir sa préférée et qu’elle va me donner un bonbon rouge. Les meilleurs ! »

             La petite sourit et se passe la langue sur les lèvres. Furtivement, elle regarde par la fenêtre, constatant que la température est trop charmante pour demeurer enfermée dans une classe à se creuser la tête devant des problèmes d’arithmétique. Elle préférerait sa bicyclette, la grande glissoire du parc ou se promener sur le trottoir avec sa poupée favorite dans le beau carrosse bleu que sa grand-mère lui a acheté lors du dernier Noël.

             « L’examen ! Il reste cinq minutes pour cinq questions. Celle-là… heu… C’est une division et une soustraction. Non ! Une soustraction et une multiplication et… Je ne sais pas. S’il y a une soustraction, la réponse doit être un chiffre bas. Il n’y en a pas encore eu, dans les réponses. Sûrement 9. Mon papa m’a dit qu’entre 70 et 75 %, c’est une belle note. Les premières de classe ne sont pas toujours les plus intelligentes et les plus aimées. Le suivant, maintenant. Une petite fille va faire une commission à l’épicerie pour sa mère, qui lui a donné un dollar pour acheter… J’aime bien ces petites histoires. Puis, il y a parfois de jolis dessins pour les illustrer. Vraiment, il fait très beau… »

    Après l’examen et la récréation, la maîtresse a promis une leçon de français. « Pourvu que ce ne soient pas des participes trépassés… Peut-être qu’elle va nous lire une histoire. Elle a une jolie voix et pourrait devenir une vedette de la radio. Hmmm… Celle-là, je crois que c’est 140. C’est vraiment trop difficile, quand il y a des gros chiffres dans les questions et… tiens ! Le facteur vient de laisser des lettres dans la boîte de l’école. C’est un nouveau, un jeune. Maman m’a dit qu’il se montre très aimable. Pas comme l’autre, le vieux, qui n’aimait pas les enfants et criait de vilains noms aux chiens. Chanceux d’être dehors, le facteur. Moi, je suis dans la prison de l’arithmétique et je devrais pleurer, tant pleurer… » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 5 Juin 2014 à 14:23

    Elle n'aime pas l'école cette petite fille... J'aime beaucoup ta façon de décrire les chiffres! fanfan

    2
    Jeudi 5 Juin 2014 à 18:19

    Elle est surtout distraite.

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