• 34 : Ce qu'elle n'a pu être

           

     

      La vieille femme, émue, applaudit la chanson que les écolières viennent de lui offrir. Le spectacle de ces fillettes s’amusant dans la cour demeure le plus joli qu’elle puisse connaître. Il y a des vieilles qui vont nourrir les canards au parc, d’autres qui s’occupent d’un petit chien ou tricotent sans cesse, mais pour elle, rien ne vaut la jeunesse de ces enfants.

             Les petites filles doivent se sentir flattées d’être ainsi observées chaque matin. On dirait que la femme porte ses plus beaux vêtements pour faire honneur à cette habitude. Plusieurs enfants la considèrent comme l’ultime grand-mère, aussi magnifique que dans les livres d’histoires de fées. Sans doute est-elle une fée ou une grand-maman qui n’aurait pas laissé approcher le méchant loup près de son lit, ayant eu la sagesse de reconnaître son déguisement.

             Les enseignantes religieuses et laïques, postées aux quatre coins de la cour, la tolèrent avec gentillesse et ne ratent pas une occasion de lui sourire, de lui envoyer la main. Un jour, elles le savent, il n’y aura plus de vieille femme le long de la clôture. Les demoiselles, devenues femmes, parleront entre elles de cette présence quotidienne dans leur univers enfantin.

             « En classe, mes anges ! Pas besoin d’agiter une grosse cloche, car mes élèves sont obéissantes et connaissent leur devoir. Nous débutons la journée par une prière. La veille, j’ai préparé mes leçons sérieusement et corrigé les devoirs. Ma meilleure, c’est cette blondinette, fille d’un brave cultivateur, père de neuf enfants : huit garçons et une princesse. Celle qui me donne le plus de difficultés : la fille du maire. L’homme me reproche les insuccès de son enfant et j’ai du mal à lui faire comprendre que l’élève ne fait pas beaucoup d’efforts. Délicat, quand le maire est aussi le président de la commission scolaire. Les reproches font partie du pain quotidien d’une maîtresse d’école de la campagne. Les compliments, aussi, je l’avoue ! J’aime quand les paysans analphabètes viennent me voir pour que j’écrive une lettre à des membres de leur parenté. Je me sens utile à tout le monde. »

             La vieille femme marche doucement, gardant une main sur le haut de la clôture. Elle jette un coup d’œil aux plus grandes, ayant passé l’âge de la corde à danser et du ballon. Elles discutent sagement. Peut-être est-il déjà question d’amour. Elles se montrent aimablement protectrices envers les plus jeunes, celles qui crient leur désir de retourner chez maman ou qui font pipi sur les bancs de leurs pupitres. En juin prochain, alors que se sera développée la féminité, il n’y aura plus d’enfance dans leurs cœurs, mais du travail en usine en attendant de prendre époux.

             « Elles sont toujours jeunes et semblent si pressées de devenir grandes, croyant que la vie est une éternelle cour d’école. J’ai fait pareil. À leur âge, je rêvais de devenir enseignante. À la maison, je jouais à l’école. Ma classe était remplie d’enfants dessinés, de ma poupée, et du camion de mon frère. Je pouvais passer des après-midi entiers à faire la classe à ce drôle de public, qui ne bougeait pas beaucoup. J’étais si heureuse quand papa m’avait acheté un petit tableau noir ! Un peu moins après avoir épuisé toutes les craies… C’était le bon temps ! »

             Elle s’éloigne encore, papillonne un dernier sourire. Bientôt, la cloche sonnera et la femme ne voudrait pas déranger les enseignantes dans leur tâche de mettre les filles en rang et de faire cesser les cris. La vieille a eu sa charmante dose quotidienne d’enfance et sait que sa journée sera maintenant belle. Superbe température, de plus ! Au cours de l’hiver, elle doit parfois se soustraire à cette sortie et passe de mauvaises heures. De toute façon, lors des tempêtes de neige ou de pluie torrentielle, les maîtresses gardent leurs élèves dans la salle de récréation.

             La femme marche à petits pas, jette un coup d’œil à l’école des garçons. « Ils étaient plus difficiles à contrôler. Ils voulaient travailler aux champs, avec leurs pères ou les grands frères. Ces hommes avaient peu fréquenté l’école et dans l’esprit des petits, cela devait devenir la même chose pour eux. L’école représentait une perte de temps, après avoir appris à additionner, soustraire, à signer leurs noms, à lire un peu. J’ai cependant déjà eu un garçon qui a fréquenté le séminaire. Je ne sais pas si la prêtrise a gagné son cœur. Je garde tout de même de beaux souvenirs des garçons. »

             L’aînée rentre calmement à la maison, s’assoit dans sa berçante et se laisse transporter par l’écho des cris des fillettes. Ravie, elle imagine leurs grands yeux étonnés en découvrant un passage de l’histoire du Canada ou quelque parole sage issue du catéchisme. « C’est peut-être jour d’examen dans plusieurs classes et… Non, à bien y penser : c’est un peu trop tôt. Je me souviens de la satisfaction de certaines d’avoir réussi une dictée sans fautes ou celle de réciter leurs prières sans se tromper, sous le regard attendri de monsieur le curé. En réalité, la réussite des enfants devenait un peu la mienne. Le commissaire d’école et le prêtre disaient que les enfants n’échouaient pas parce qu’elles avaient une bonne maîtresse. »

             Elle se lève et presse le pas vers ses trois vieux livres scolaires, aux pages jaunies, parcourues des milliers de fois. « Les problèmes avec les additions, soustractions, multiplications et divisions en une seule question leur donnaient des maux de tête. Elles finissaient par y arriver. De bonnes élèves ! Le plaisir de la réussite faisait battre leurs cœurs. Elles ont tant apporté de bonheur dans mon imagination. »

             La vieille femme cesse de penser, alors que des larmes nouent sa gorge. Le chat vient se frotter contre ses jambes. Elle le prend et le pose contre son cou, alors qu’elle se met à pleurer. « Si j’avais pu… Si j’avais pu… Un rêve d’enfant qui ne se réalise pas devient un boulet à transporter tout le long d’une vie. Mes bons parents étaient trop pauvres pour me payer l’inscription à l’École normale et… à quoi bon me faire mal à penser encore à ça ? Je le poursuis, mon rêve d’enfance, quand je me rends chaque matin près de cette clôture. Il mourra avec moi. Tout le monde dira que je fus une brave femme, mais il n’y aura personne pour penser que je fus une bonne maîtresse d’école. » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 5 Juin 2014 à 20:47

    J'aime beaucoup le personnage de cette dame agée, elle aurait été une très bonne maitresse d'école, à ne pas en douter! fanfan

    2
    Jeudi 5 Juin 2014 à 21:03

    Au Québec de jadis - et sans doute dans d'autres pays - beaucoup de gens ne pouvaient atteindre leur idéal à cause du manque d'argent.

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