• 32 : Le danseur

     

            

    Le garçon se gratte les tempes en voyant le véhicule s’éloigner. Il aurait aimé connaître la nature de la blessure de cette fille. Se casser un pied ? Pire que tout ! Qu’il s’assomme, se torde le cou, subisse une fracture à la main importerait peu. Mais se briser un pied ? Sa vie serait anéantie !

             Le voilà du bon côté de la rue pour aller porter les devoirs corrigés des petites écolières de la classe de sa sœur. Elle les avait oubliés sur sa table de travail et, arrivée à l’école, la femme a vite téléphoné au garçon, sachant qu’il aurait le temps de les lui apporter. Le voilà près de la cour, pleine de fillettes qui jouent en attendant le son de la cloche. Il traverse ce nuage de légèreté, surpris que les religieuses gardiennes l’aient laissé passer. « Il faut croire que mon charme s’exerce même auprès des nonnes », pense-t-il en rigolant. En sortant, il leur sourit, jette un coup d’œil furtif vers l’école des garçons, érigée à quelques pas, selon le même modèle. 

             Même si l’adolescent habite cette ville depuis cinq années, il ne se souvient pas être passé dans ce quartier. Le boulevard commercial, au bout, il le connaît par cœur, mais pas les artères secondaires, bien que celle-ci ait des apparences de grande dame. Il demeure étonné par la diversité architecturale des maisons, comme si chacune avait été construite à une époque différence. Le parc, face à l’église, semble charmant. Comme le garçon ne travaille qu’à dix heures, il décide de flâner un peu dans les alentours, pour voir dans quel milieu sa sœur travaille. La femme lui a parlé en bien de tout ce qu’elle voit, sauf du concierge de l’école, qu’elle a qualifié de vicieux.

             « Une cordonnerie ! Un artisan qui fabrique et répare des chaussures ! Le plus beau métier du monde. Qu’est-ce qu’il y a écrit…? Ils demandent un assistant ! Voilà ma… Non, à bien y penser, ce n’est pas une bonne idée. Je suis bien, dans cette fabrique de barques et de canots. Mes camarades sont tous gentils et le patron compréhensif. Il règne une belle ambiance dans l’atelier et la paie me paraît très adéquate. Je suis chanceux. Beaucoup de bons gars de dix-sept ans besognent dans des usines sales et bruyantes. Quels beaux souliers ! Ils m’iraient à ravir. Tentation ! Je ferais mieux d’aller prendre l’air plus loin, sinon, je vais vouloir acheter toute la marchandise. »

             En marchant, l’adolescent donne l’impression de danser. Sa vie semble exister dans le seul but de s’exprimer sur toutes les surfaces où il pose les pieds. Bien sûr, cela devient idéal quand il y a un orchestre, des lumières, des décorations et de belles jeunes personnes de son âge. Ses parents l’ont encouragé à joindre les rangs d’une troupe folklorique. Jolie expérience de vie et de camaraderie, puis tout à fait typique du Canada français. Voilà sans doute la raison de son refus : s’il est né dans ce pays, son cœur bat pour l’empire du sud. À New York, en Californie, la danse peut devenir un métier. Les spécialistes du violon, de l’accordéon et des cotillons, il les laisse aux vieux. Il lui faut des trompettes et des saxophones.

             Après avoir fureté à gauche et à droite, l’adolescent décide de prendre une pause pour se laisser bercer par cette superbe température matinale. Il sort de son porte-monnaie cette petite feuille publicitaire annonçant la venue d’un grand orchestre américain pour la prochaine soirée de danse. Les musiciens, vêtus impeccablement, ont fière allure avec leurs nœuds papillons et leurs vestons blancs. Le patron se permet la cravate et le veston noir. Les succès des dix dernières années sont promis.

             Le garçon ferme les yeux et prie pour que ces gens jouent In The Mood. Il a tout usé ce disque ! Des heures entières à remettre l’aiguille au début des sillons afin de répéter les pas les plus parfaits. Il s’installe en lotus sur le banc, siffle la mélodie. Le garçon se déchausse et se caresse doucement sous les pieds, ces joyaux de tout son être. Le Tout-Puissant, là-haut, doit relever ses sourcils divins quand ce fidèle lui envoie des prières pour que ses pieds soient protégés des malheurs.

             Il regarde ses chaussures, achetées à prix d’or chez le meilleur cordonnier de la ville. L’artisan de la boutique de cette rue ferait-il mieux ? Les pieds ne peuvent pas être mal protégés, ni devenir inconfortables dans des souliers quelconques. Les plus grands danseurs, il le devine, doivent prendre le plus grand soin de cette partie de leur corps. Peut-être existe-t-il même des polices d’assurances pour les pieds ! Après tout, les pianistes prodiguent une attention jalouse à leurs mains. « J’ai de beaux pieds, je le sens. Je les dorlote. Mon père m’a traité de fou quand je lui ai demandé de les photographier. Les parents ne comprennent rien. »

             Il décide de retourner voir la vitrine de cette boutique et, chemin faisant, il s’attarde à regarder les deux écoles. Il avance vers celle des garçons, où les petits courent comme des coqs sans tête, risquant de se blesser aux pieds. Des sportifs ! Rien de pire pour les pieds ! « Les garçons pensent que danser est une activité pour les filles. Que non ! Dans les grands couples de danseurs de la scène et de l’écran, les femmes sont les faire-valoir des hommes. C’est l’homme qui mène, dans un couple de danseurs. Il y a des danseuses très adroites, mais à quoi sert leur talent s’il n’y a pas un gars à leurs côtés ? Je me souviendrai toujours de ce danseur si élégant et magnifique, qui éblouissait chacun sur le grand parquet impeccable de la plus belle salle de la capitale. Il portait une mince moustache. Je crois qu’il venait d’Amérique du sud. Quelle classe ! Je le regardais, fou d’admiration, et mon cœur battait. Comme j’aurais aimé danser avec lui ! »

             Il se perd dans cette pensée et dans ses espoirs les plus secrets, oubliant la cordonnerie. Ce voyage vers la capitale demeure le plus grand souvenir de sa vie.  Il juge qu’il a tout vu dans cette rue et que le temps de reprendre l’autobus est venu, afin de se préparer pour sa journée de travail à la fabrique de barques et de canots. Le voilà sur le même banc que la fille blessée, attendant le véhicule, alors que de plus en plus d’enfants défilent vers les écoles. Il sursaute en voyant un garçon. « Comme il est mignon ! Vraiment beau ! J’aimerais tant le prendre sur mes genoux, le déchausser et caresser ses petits pieds. Ils doivent être si doux et… Ah ! voilà l’autobus ! »

     In The Mood, grand classique de l'ère big band, de 1939, par Glenn Miller.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 6 Juin 2014 à 15:28

    Cet adolescent est un peu obsédé par ses pieds et ceux des autres, bon après tout c'est un danseur! aussi agile qu'Alfred Aster, et Gingers Rogers, il me semble sur la photo? Merci Mario, fanfan

    2
    Vendredi 6 Juin 2014 à 18:28

    Oui, Fred et Ginger. Il a aussi d'autres goûts... qu'on montrait peu, en 1949.

    3
    fanfan76
    Vendredi 6 Juin 2014 à 21:34

    Oui certainement!... Ah oui je me suis trompée, j'ai dit Alfred au lieu de Fred, merci Mario, fanfan

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