• 31 : Travailler pour les Anglais

      

          

    L’adolescente aimerait faire les cent pas en attendant l’autobus, mais ces béquilles l’empêchent de donner suite à cette envie. Déjà que descendre l’escalier d’un troisième étage sur une seule jambe, en se tenant fermement à la rampe, ne fut pas de tout repos. Hier, en jetant ses béquilles en bas, elle a failli assommer le locataire du premier, pourtant jamais hors du lit à cette heure. La voilà assise sagement sur un banc, à quelques pas de l’arrêt du véhicule.

             « Je me demande si les anglais souffrent, de temps à autres. Comme ils n’ont pas d’âme, j’ai un doute. S’ils se cassent un pied comme moi, est-ce qu’ils se plaignent ou font semblant que ce n’est pas arrivé ? Quand je pense à la menace du contremaître ! Un jour de congé non payé et si je ne me présente pas au travail le lendemain, ce salaud m’a juré qu’il en prendrait une autre, car les rues sont pleines de filles de seize ans qui se cherchent un emploi. Quelle cruauté ! Quel sans-cœur ! C’est vrai que je travaille assise… Mais je suis certaine que si je travaillais pour un patron canadien français, il m’aurait permis trois jours de congé, suite à ma blessure. Peuh ! Passer mes journées assise à assembler des radios ! À quoi ça m’a servi, d’être première de classe, si c’est pour en arriver là, au service des anglais ? »

             La jeune fille regarde au loin, puis jette un coup d’œil à sa montre. Craintive de rater son autobus à cause de sa difficulté à utiliser les béquilles, elle est partie de la maison trop tôt. Elle doit maintenant attendre quinze minutes avant le passage du prochain véhicule. L’adolescente fouille dans son sac à main, à la recherche de son paquet de cigarettes. Elle sort aussi son porte-monnaie, où se cache un petit miroir. Elle regarde son reflet, passe ses doigts dans ses cheveux, avant de cesser brusquement. « Comme si les anglais pouvaient regarder si une fille est soigneusement coiffée ! Pas besoin de s’embellir, pour ces torchons ! Où sont mes allumettes ? »

             La jeune fille se brûle un bout de doigt parce qu’elle est tombée dans la lune en regardant passer une grappe de fillettes se rendant à l’école, même si les classes ne débuteront que dans une heure. Sans doute que ces lève-tôt désirent s’accaparer de la cour pour sauter à la corde ou se lancer un ballon, peut-être jouer aux quatre coins. La blessée s’étire le cou à force de les examiner, pensant qu’il y a si peu de temps, elle était à leur image. Elle pense que les jours d’écolière sont les plus beaux de la vie. En se terminant, ils laissent place à de la frustration : mauvais emplois mal payés et attente d’un mari, qui ne fera peut-être pas le compagnon idéal pour le reste de l’existence.

             « J’ai seize ans. Ce n’est pas vieux. Quand je pense aux femmes de soixante-quinze ans… Il s’en passera du temps avant que je n’atteigne ce chiffre. Je suis persuadée que ces femmes comptent les moments de bonheur sur les doigts des mains, mais qu’il leur en faudrait des douzaines pour compter les épreuves, les pleurs, les injustices et les heures données aux anglais. Ces vieilles doivent aussi songer aux doux jours de la petite école. Je vais aller voir ces enfants et leur conseiller de cesser de grandir et… Non, je suis mieux de ne pas me déplacer. Tout à coup que je me casse un autre pied ? Les monstres anglais de la manufacture penseraient que j’ai fait exprès et ils me congédieraient. »

             Après la cigarette, elle passe à la gomme à mâcher. Se sentant de nouveau fillette, elle gonfle une bulle rosée qui lui éclate sur le bout du nez. Elle ricane suite à cette explosion, puis se frotte le nez, regarde ses doigts collés par la gomme. Il y a sûrement un mouchoir dans son sac à main. « C’est fou tout ce que les femmes peuvent mettre dans ces sacoches ! Je connais beaucoup de gars qui adoreraient fouiller là-dedans pour en avoir le cœur net. Ah ! comme j’aimerais demeurer assise ici toute la journée, ou dans le beau parc. Une blessée doit se reposer, et non se prosterner devant l’anglais. Il semble que la température sera radieuse, aujourd’hui. Moi, je vais être obligée de m’enfermer dans cette manufacture sombre, au milieu du bourdonnement du bruit produit par les assembleuses de radio. Si au moins on pouvait entendre un de ces appareils, tout en travaillant. Il me semble que ça serait agréable et que le temps passerait plus rapidement. Quelle ironie de fabriquer des radios et ne pouvoir écouter les émissions ! »

    Par réflexe, elle tend la jambe, avant de se souvenir que le médecin lui a recommandé d’éviter toute gymnastique inutile. « Ce qu’il a oublié, le docteur, c’est de me donner un cours pour me servir des béquilles. Heureusement que le chauffeur d’autobus est un galant. Il quitte son poste, descend et m’aide à monter, en me parlant gentiment. Il s’assure que je suis assise comme il faut avant de repartir. Les anglais de la manufacture ne feraient jamais de telles politesses ! Ils ne se déplaceraient même pas si je tombais ! Ils ne me demandent pas comment va mon pied. Radio ! Radio ! Produis des radios, petite, et le reste ne nous concerne pas ! »

             La jeune fille pense soudain à la paie de cette semaine, avec cette journée en moins. Cette réalité n’aidera pas la famille et annulera sa sortie du samedi soir. De toute façon, où peut-elle se rendre, ainsi estropiée ? Elle songe à la prochaine soirée de danse, avec un bel orchestre annoncé partout. L’adolescente aime tant danser ! Il y a des garçons qui vont aux danses pour se trouver des amoureuses et d’autres qui aiment sincèrement les pas à la mode. Il y a ce blond, fort attrayant, qui s’agite comme un Fred, alors que toutes les filles veulent devenir des Ginger entre ses bras. « Enfin… Je ne sais pas trop. Elles le disent. Je ne connais pas ces vieux films qui parlent anglais. J’ai assez de passer mes semaines à entendre cette langue sans poursuivre le samedi soir dans un cinéma. Les films français sont tellement meilleurs ! Ils ont un bel accent. Celui qui aura mon cœur parlera ma langue et me susurrera les mots de Gabin. Pas des I Love You ! Ridicule ! Les anglais ne connaissent rien à l’amour. Ils ne pensent qu’à l’argent. »

             Soudain, elle se redresse en voyant ce beau blond champion danseur, s’apprêtant à traverser la rue. « Pas un gars du quartier ! Qu’est-ce qu’il fait ici ?  On dirait qu’il vient vers moi ! Il va me demander de quelle façon je me suis blessée. Et moi qui suis si mal coiffée ! Oooo ! Il approche et… Ce n’est pas vrai ! Voilà l’autobus ! Quelle malchance ! Un beau rêve romantique s’envole, remplacée par une autre journée avec des anglais ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 7 Juin 2014 à 13:37

    Une chose est certaine, elle n'aime pas les anglais, il faut dire qu'ils ne semblent pas très symphatiques avec leurs employés...

    J'aime beaucoup le passage avec la boule de gomme!!! fanfan

    2
    Samedi 7 Juin 2014 à 17:04

    Au Québec, le patronnant des manufactures était en général anglophone et avait peu de relations avec leurs employés.

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