• 3 : Rire

     

            

    Le vieillard marche d’un pas saccadé, en ne cessant d’esclaffer. Depuis une année, il est membre du Club du rire, association récréative regroupant hommes et femmes de tous les âges, se réunissant une fois par semaine pour se raconter des blagues, des fables, lire les bandes dessinées du journal, évoquer des films comiques, des souvenirs croustillants de jadis, sans oublier le concours de grimaces. À chaque saison, un prix est remis au participant reconnu comme le rigolo par excellence. Le vieil homme s’est mérité l’honneur ce printemps et il a fait encadrer l’enveloppe de la tablette de chocolat alors reçue. Un grand moment dans sa vie !

             « Cet automne, je ne gagnerai pas. C’est ce grand jeune avec une moustache qui y arrivera. Je n’ai jamais entendu un homme connaître tant d’histoires drôles ! Quand je pense à celle de ce soir, sur la toilette qui ne voulait pas avaler et… Ah ! Ah ! Je vais la rire pendant dix jours, celle-là ! » Enfin chez lui, l’homme ouvre la lumière, appelle son vieux chat avec fracas, désireux de lui répéter la blague. Les deux rient en harmonie. « T’es le meilleur chat pour rire, tu sais ! T’as faim, hein ? Ton bon maître va remplir ton plat et après, tu t’installeras sur mes genoux et je vais tout te raconter. On va s’amuser ! »

             Une bonne tasse de thé et un petit gâteau à sa portée, le vétéran rit encore, tout en gigotant les pieds. Soudain, il pense à cette femme qui a proposé des grimaces profondément hilarantes. Il se frappe les genoux en s’esclaffant encore plus fort, alors que le chat le regarde, tout en se léchant le museau. « Tu sais, quand j’avais ton âge, je ne donnais pas ma place pour faire rire la parenté dans le temps des fêtes. Au village, nous avions un curé qui souriait beaucoup et connaissait des douzaines d’histoires. C’était des histoires convenables, tu imagines. Un curé… Mais c’est le seul prêtre drôle que j’ai rencontré dans ma vie. Nous, les enfants, étions toujours à la porte de son presbytère pour faire ses commissions, car nous savions qu’il nous donnerait des friandises et qu’il nous raconterait une légende. Tu souris, hein ? Je sais que je t’ai déjà raconté ce souvenir, mais t’aimes bien quand je te le rappelle. »

             Le chat grimpe sur le fauteuil pour mieux regarder son maître qui, tout de suite, lui évoque ses sorties dans les théâtres de vaudeville, les visites annuelles des cirques américains, sans oublier les premières vues animées. « On savait s’amuser, dans ce temps-là. La vie était difficile, alors quand on pouvait rire, c’était comme une vacance ensoleillée. Ensuite, je… mais où vas-tu ? » Le félin fuit vers l’homme ne sait où, puis revient avec sa balle de chiffon dans la gueule.

             « T’es drôle ! Tu sais, je ne veux pas te faire peur, mais les chats vivent moins longtemps que les humains. Tu veux un conseil ? Tant que tu joueras, tu vas ajouter des mois à ta vie. Tu gardes ton cœur jeune, alors que tout le reste se plisse. Pareil pour moi ! Tu sais comme je me sentais triste quand ma bonne épouse est morte, il y a cinq ans… Je me suis mis à vieillir très rapidement, jusqu’à ce que je remette la main sur ma collection d’histoires et que je me joigne au club. Le rire m’a fait rajeunir et je n’ai de ma défunte que de bons souvenirs, ceux où on s’amusait. Si tu joues avec ta balle plusieurs fois par jour, tu vas redevenir un chaton. Apporte ! Je vais te la lancer ! Hop ! »

             Après cinq coups, le chat décide d’arrêter, malgré les protestations du vieux. Heureux d’avoir dépensé tant d’énergie, le quadrupède grimpe à nouveau sur le fauteuil et dépose sa tête sur une jambe de l’homme. L’animal ronronne, réclame ainsi des caresses sous le menton. « Oui, très triste que j’étais… Bon ! Rire, c’est sérieux. Je n’ai pas rencontré un grand succès avec mon histoire, ce soir. Pour un champion du printemps, ce n’est guère reluisant. Je dois mieux me préparer pour la réunion de la semaine prochaine. Le début de la nuit, c’est le meilleur moment pour réfléchir. Quelle heure est-il ? Minuit quarante ? J’ai le temps ! Ne bouge pas, mon bon chat, je reviens. »

             Le vieil homme met la main sur un de ses documents secrets : le premier de quatorze volumes de blagues découpées dans des journaux, des dessins trouvés dans des revues. Le travail de toute une vie. Se servir de la collection la plus ancienne lui permettra de choisir une histoire que les plus jeunes n’ont jamais entendue. L’homme s’est souvent répété qu’il serait préférable d’inventer ses propres drôleries, mais il sent qu’il ne possède pas ce génie. Même les artistes de vaudeville, il le sait, utilisaient des répertoires de farces publiés aux États-Unis.

             « L’important, c’est la façon de raconter. Le jeune à la moustache a un don pour cet art. Tu m’as entendu si souvent, cher chat. Ma défunte n’aimait pas tellement que je fasse ça, prétendant que je parlais seul. Depuis, je parle tout seul sans cesse et tu n’as sûrement pas à t’en plaindre. Ça donne l’impression d’être plusieurs dans la maison. Tiens ! Celle-là ! Très comique ! Écoute bien ! » L’homme n’a pas atteint le quart de la blague qu’il est pris d’un fou rire retentissant. Tout de suite, il pense à la farce se trouvant à la dernière page du douzième volume. Vite, il va chercher le bijou. C’est alors qu’il trouve des extraits d’un journal français, rapporté de Paris par son cousin. « Certain que personne n’a jamais entendu cette blague au Canada ! C’est une farce européenne ! Je vais prendre celle-là ! Je vais la répéter chaque jour, devant mon miroir. Ton opinion sera appréciée, le chat. Les membres du club vont se rouler par terre quand je vais la présenter. Moustachu, prends garde à toi : le champion du printemps va faire un retour fracassant ! »

             Il commence tout de suite, mais est interrompu par des coups de balai provenant du plafond d’en bas. Le vieillard rougit, n’ayant pas réalisé que ses effusions pouvaient déranger les voisins en ce début de nuit. Doucement, il se rend vers sa chambre, enfile son pyjama, passe à la cuisine pour s’assurer que les plats du chat sont remplis d’eau fraîche et de bonne nourriture. Doucement, il dépose sur la table une assiette, un couteau et une fourchette, sans oublier la tasse à café, pour le déjeuner du lendemain. 

             Avant de se mettre au lit, il se rend à  la chambre de bain pour se laver les dents, mais cette tâche est interrompue quand il réalise qu’avec la brosse dans la bouche, il a un air très comique. Alors éclate un dernier rire, s’essoufflant en cascades jusqu’à la chambre à coucher. « La vie, c’est si drôle ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 16:04

    Le rire est une très bonne thérapie, il paraitrait même qu'il soigne beaucoup de maux! ils existent maintenant des clubs de rire, moi je trouve cela très bien, merci Mario, fanfan

    2
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 16:25

    Oui mais bon, je viens de lire l'histoire de cette femme, alors cet homme est fou, ça change la donne, ça change tout... fanfan

    3
    Lundi 23 Juin 2014 à 20:07

    Non, Non, iil n'est pas fou. Il est bruyant, voilà tout, et la femme craint de ne pas pouvoir dormir à cause de ses rires rententissants.

    4
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 22:37

    Ah bon c'est mieux comme cela, alors! Merci Mario, fanfan

    5
    Lundi 29 Juin 2015 à 17:36

    hello
    j'ai beaucoup aimé ce trois histoires
    des moments de vie
    des travers aussi, qui ne ri pas seul parfois ou ne parle pas à son animal de compagnie, folie pour certain, moment de vie pour d'autres et plaisir du partage. bonne fin de journée.

    6
    Lundi 29 Juin 2015 à 18:56

    Il y a ici cent histoires courtes reliées entre elles. Merci.

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