• 27 : La fillette qui n'aime pas le piano

     

            

    La fillette, vêtue de sa robe longue, s’installe devant le clavier, après avoir déposé les feuilles de partitions. Deux fois par jour, elle doit améliorer son doigté, cela sans répit depuis les cinq dernières années. Sa mère lui a répété mille fois que ces heures de piano lui rapporteraient une fortune plus tard. Elle sera sans cesse invitée par la radio, enregistrera des disques, donnera des concerts dans toutes les capitales du monde. Des milliers de gens achèteront d’avance des billets pour l’applaudir avec amour. « Oui, maman, mais j’aime mieux sauter à la corde », avait une fois répondue l’enfant. La répartie avait duré une heure complète, au bout de laquelle elle n’avait pu retenir ses larmes. Son père, plus gentiment, délaissant son journal et sa pipe, lui avait fait remarquer qu’une bonne enfant obéit à sa mère. Depuis, chaque samedi, l’homme emmène sa fille au parc et la laisse s’amuser, tout en la surveillant pour ne pas qu’elle se blesse aux mains, aux doigts.

             Depuis, il y a eu les spectacles annuels de Noël et de la fin de l’année scolaire. Les autres enfants chantent, présentent des pièces de théâtre amusantes de quinze minutes alors qu’elle se réserve la partie sérieuse de ces événements, avec sa musique classique et sa robe de concertiste. Pour se mettre dans l’ambiance, sa mère l’oblige à porter ce vêtement même pour les répétitions. Le plus doux rêve de la petite fille : prendre une hache et détruire le piano. Cependant, elle sait que son père s’est privé de loisirs pendant longtemps afin d’acheter l’instrument. De plus, sa maman, si sévère pendant les moments pianistiques, se montre douce et bonne le reste du temps.

             Une fois, en venant se faire payer, le camelot du quartier lui avait dit que l’entendre chaque matin représentait le moment le plus agréable de sa ronde. Le voisin du dessous ne pense pas tout à fait la même chose… De toute façon, les voisins retors finissent toujours par déguerpir. Parfois, elle doit jouer pour le vicaire. Il montre alors un sourire un peu niais et termine toujours en disant que le talent est un don de Dieu et que le monde a besoin de belle musique. La petite préfère le curé, plus vieux, mais qui siffle Trenet et sa Douce France, même si la grande musique, la vraie, la seule, l’officielle, ne veut rien entendre d’un Charles.

             « Litz… Aucune fille de mon école ne s’appelle comme ça. Qu’est-ce qu’il faisait à mon âge, monsieur Litz ? Est-ce qu’il avait droit de jouer à la cachette avec ses amis ? Au ballon ? Ou est-ce qu’il passait des heures entières devant un stupide piano ? Maman me parle sans cesse d’avenir, comme si je n’existais pas aujourd’hui. Elle s’adresse à moi comme si j’étais une vieille de vingt ans. »

             La fillette se montre si douée que depuis une année, elle arrive à jouer sans se tromper tout en pensant à autre chose. Sa mère, préparant le déjeuner à la cuisine, n’intervient qu’en cas de fausse note ou de relâchement. Tant que la femme entend de la musique, elle demeure à l’autre bout de la maison.

             « Les filles, à l’école, me boudent parce que je joue cette musique et parce que je suis première de classe. J’aimerais tant être une idiote, puis chanter mal, tout en pédalant à toute vitesse sur ma bicyclette pour aller rejoindre les autres imbéciles pour un tournoi de tague, bercer nos poupées ou jouer au mariage. Chaque fois que je veux m’amuser, ma mère me répond de faire attention à mes doigts. Je suis fatiguée d’entendre ça ! Je crois que je devrais apprendre à jouer avec mes pieds. »

             La musique file mécaniquement, jusqu’à ce qu’une fausse note… « Ce n’est rien, maman ! J’ai voulu tourner la feuille de partition et elle est restée collée à mes doigts. Rien de grave, maman ! » Pas de réponse. Soudain, l’enfant entend les gestes coutumiers menant vers l’Eldorado de tout déjeuner : des crêpes ! « Est-ce que Litz mangeait des crêpes ? Chopin buvait-il une chopine de lait au chocolat ? Beethoven était-il fou des tartines aux fraises ? Ils n’en parlent jamais, dans les livres de biographies. Ont-il réellement existé, ces gars, ou sont-ils des inventions des adultes pour tuer l’enfance des petites filles ? » Elle sait que la pièce achève, ce qui lui permettra de vivre dix secondes sans entendre l’instrument.

             « Je vais jouer Chopin, maman ! Comment ? Tu as le goût d’entendre une valse de Strauss ? Bien ! Ça sent bon, maman ! J’aime les crêpes ! » Rien de mieux qu’une demande inattendue, car l’enfant peut quitter son banc et perdre du temps à chercher la bonne partition dans la bibliothèque, tout en se plaignant qu’elle n’est pas à la bonne place. Un court moment de bonheur.

             « Valse de Strauss… Ça, c’est de la musique pour patiner. Je ne savais pas que les châteaux d’Europe avaient des patinoires dans leurs cours. Je déteste Strauss ! Il n’a même pas un joli nom, cet idiot. Pas comme Trenet ! Strauss, c’est un mot qui sonne comme le bruit d’une motocyclette qui gronde au coin d’une rue et… Oui, maman ! Je viens de la trouver ! Je commence, maman ! »

             De retour devant le clavier, elle place les feuilles, en maugréant « Pas Strauss… Pas encore lui… » Si elle désobéissait une seule fois ? Jouer au ballon sans se soucier de ses doigts ? Arriver à la maison avec un harmonica de cinq sous tout en jouant Boum quand votre cœur fait boum ? Elle pourrait se casser volontairement un doigt ! « Non… ça doit faire très mal. Je ne pourrais colorier dans mon cahier d’animaux, avec un doigt blessé. Quelle heure est-il ? Six heures quarante-cinq approche : le moment de la délivrance ! Ah ! des crêpes, avant d’étudier. Il y a un examen de géographie, ce matin. Rapide, la nouvelle maîtresse : déjà un examen après seulement deux semaines d’école. C’est facile, les concours de géographie : les maîtresses posent toujours une question sur la Saskatchewan, car deux filles sur trois sont incapables d’écrire le mot sans se tromper. Je me demande dans quel pays les pianos sont interdits et… De la confiture aux framboises, j’aimerais bien, maman ! Je peux arrêter de jouer, maman ? Pour me laver les mains avant de passer à table ? Merci ! Tiens… Quelqu’un passe sur le trottoir… Je vais aller voir qui c’est. Oh ! c’est la grande avec des lunettes, celle qui se cogne partout. Je crois qu’elle faisait comme le camelot et qu’elle écoutait le piano et… Oui, maman ! J’arrive ! Des crêpes ! Miam ! Salut, imbécile de piano. À ce soir. »

      

    Pour mon ami Marcel, qui a passé son enfance à exercer son piano, même si j'ai toujours deviné qu'il n'a jamais aimé.

      

      

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 9 Juin 2014 à 15:29

    C'est triste pour ces enfants de devoir réaliser le rêve de leurs parents, c'est très bien décrit, merci Mario,  fanfan

    2
    Lundi 9 Juin 2014 à 18:26

    Ceci arrive très souvent, entre autres pour des garçons et filles obligés par leurs parents d'être excellents dans les sports.

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