• 26 : Le camelot

     

            

     Son père lui avait parlé des vertus du travail. Le petit garçon l’avait cru sur parole. Maintenant qu’il a atteint quinze ans, il peut définir ces vertus : toujours accomplir la même chose, à la même heure dans un temps précis. Le chauffeur d’autobus emprunte toujours le même trajet, l’ouvrier devient un automate devant la machine de son usine et un dentiste répète les mêmes âneries à un patient terrorisé. « Il me semble que la vie, ça doit devenir plus intéressant », pense-t-il, en roulant un autre journal.

             Le patron lui a affirmé qu’il est le meilleur camelot de la ville. Cette suprématie ne lui a pas rapporté un sou de plus. Dans le domaine des journaux, les champions sont payés le même prix que les recrues. La semaine dernière, l’adolescent a tenté de faire sa distribution les yeux fermés, assuré d’y parvenir. Il s’est immédiatement cogné contre un poteau de téléphone et a saigné du nez.

             Lever : cinq heures quinze. Arrivée des journaux : cinq heures quarante-cinq. Quinze minutes pour se préparer. Départ à six heures. Six jours par semaine ; le dimanche, le bon Dieu ne veut pas de journaux, du moins, pas celui du patron du garçon. Cette oasis de congé venu, il désire paresser dans son lit, mais il est tellement habitué à vivre selon son horaire que la paresse n’a jamais atteint sept heures.

             L’avantage de cet emploi : ses parents ne lui ont jamais enlevé un seul sou de sa paie. Cependant, entre dix et treize ans, son père déposait les sommes dans son compte en banque, avec promesse de le lui remettre le jour de son treizième anniversaire de naissance. Quelle fortune ! Il s’était alors acheté une bicyclette à la dernière mode. Marcher, il connaît bien. Rouler, c’est tellement mieux. Ses parents l’ont par contre invité à la vertu de l’économie. Décidément, les vertus sont synonymes d’embêtements.

             « La petite fille qui joue du piano n’est pas encore levée. C’est tellement beau, passer devant cette maison et entendre de la musique. Il faut avouer que c’est une curieuse heure pour répéter son piano. Il y a des clients qui ont des habitudes bizarres, qui arrivent même à me faire oublier que ce que je fais est répétitif et ennuyeux. J’aime bien la vieille femme excitée qui est en amour avec le monsieur qui a un serin. Elle me donne des bonbons comme pourboire. À dix ans, je pouvais la comprendre, mais maintenant que j’en ai quinze, je préférerais des pièces. Il faut croire que dans son esprit, je suis toujours petit. Le vicaire, pour sa part, me bénit. Dans ce cas aussi, je préférerais de l’argent. »

             Le voilà approchant de cette maison où un chien minuscule aboie et grogne comme une troupe de bergers allemands dressés par la police pour flairer des voleurs. Le garçon déteste ces sons agaçants et inutiles, comme il aurait aussi le goût de mitrailler cet homme se plaignant sans cesse parce que les journaux ne sont pas roulés à sa convenance, qu’il y a parfois des bouts déchirés. Très franc, le camelot lui avait dit que sa boîte aux lettres était trop petite pour contenir un journal avec tant de pages. Quel drame cela avait provoqué ! Coup de fil jusqu’au bureau du journal et remontrances du chef des camelots. « Ce grand imbécile de dix-huit ans qui pense devenir l’éditeur en chef dans les premières années de la prochaine décennie. Je lui avais dit : imbécile ! Un autre drame… puis plus rien. Et l’autre crétin n’a toujours pas acheté une nouvelle boîte aux lettres. Un de ces jours, je vais lui faire avaler son journal page par page. »

             Comme la petite pianiste, le cordonnier représente le havre distrayant au cœur de la routine. Il se dit incapable de déjeuner sans son journal sur la table. Alors, il attend à la porte, puis sort une main, mais ne la place jamais au même endroit. Elle peut être en haut, au milieu, tout en bas. Une fois, il avait mis un gant de boxe, puis une marionnette. Plus amusant que la femme l’attendant chaque matin pour lui raconter l’éditorial de la copie de la veille.

             Dépassé les écoles, le garçon entreprend le pire moment de sa ronde, alors que tous les abonnés habitent le deuxième étage et le troisième. Souvent, il s’agit de petits commerçants logeant au second. Le camelot leur avait demandé s’il pouvait laisser le journal au magasin, mais ils avaient répondu qu’ils ne déjeunaient pas dans la boutique. Monter ! Descendre ! Monter ! Descendre ! Il peut cependant se vanter que malgré la pluie, le verglas, les tempêtes de neige, il n’est jamais tombé dans un de ces escaliers et… Boum ! Boum ! Boum ! Le sac a glissé de son épaule et une partie des journaux s’étend dans les escaliers et sur le trottoir.

             L’adolescent se lève à toute vitesse, rate une marche et, enfin en bas, se presse de récupérer les pages. Une chance qu’il n’y a pas de vent ! Il se tient le bas du dos, tel un vieillard, et marche vers un banc, pour essayer de replacer tout ça. Il se répète dix fois : « Qu’est-ce qui a pu se passer ? Pourquoi cette chute ? » Quand il se relève, il laisse filer un petit cri, déposant une main sur ses reins. « Je me suis vraiment fait mal ! Je vais avoir des bleus partout ! L’âge de la retraite a-t-elle sonné ? Ce serait une bonne idée. Camelot, c’est bon pour des gars de dix ou onze ans, mais à mon âge, je pourrais avoir quelque chose de plus payant dans une manufacture, dans un grand magasin. Parfois, j’envie les fils de riches qui fréquentent l’école plus longtemps. Ils ont de meilleures chances de progresser que des gars d’ouvriers comme moi, condamnés à terminer l’école après la septième ou la huitième année, à devenir des gagne-petit toute leur existence. La vie, il me semble, ça devrait être autre chose. »

             Après cette pause involontaire, il soupire en reprenant le trajet, voyant cette multitude de deuxièmes étages. Il se demande si cette parenthèse de quatre minutes n’incitera pas quelques clients à la panique, ne voyant pas leur journal dans la boîte ou entre les portes à l’heure habituelle. « Au fond, je suis quelqu’un d’important pour eux. Ils ne peuvent commencer leur journée sans lire le journal. Je ne comprends pas pourquoi. Après tout, je n’ai jamais regardé ça, sauf les résultats du sport. » Suite à cette pensée, il arrête, tire un journal de son sac, parcourt rapidement la page frontispice. « Perte de temps ! Je vais me dépêcher de passer de l’autre côté. En revenant sur mes pas, la petite fille qui joue du piano sera peut-être réveillée. »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 10 Juin 2014 à 22:09

    C'était dur pour ces enfants qui dès le jeune âge devait gagner quelque argent, encore que ce petit camelot a la chance que son papa lui réserve l'argent qu'il gagne, ce n'était pas le cas pour beaucoup d'enfants, je pense! fanfan

    2
    Mardi 10 Juin 2014 à 22:29

    Non, ce n'était pas le cas. Celui-ci semble en avoir marre de cette activité.

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