• 25 : Jouer !

     

            

    Le petit garçon se presse de sortir de son lit, mais marche avec des pattes de chat pour se rendre à la salle de bains pour un besoin naturel. Il retourne à sa chambre en faisant preuve de la même prudence, désireux de ne surtout pas réveiller ses parents et sa petite sœur. 

             Toute journée doit débuter du bon pied. De l’eau fraîche sur le visage ? Non ! Un solide déjeuner ? Pas du tout ! Une prière au bon Dieu ? Nenni ! Il faut jouer. J-O-U-E-R ! Le reste de la journée ne représente qu’une suite d’embêtements : se brosser les dents, se rendre à l’école pour entendre hurler la maîtresse, manger des navets et subir son père lui aboyant d’aller se coucher. L’enfant est né pour s’amuser. C’est sa planète, son royaume, sa raison de respirer. Cependant, à six heures du matin, il vaut mieux jouer discrètement.

             « Colorier ? Non. Mes crayons sont usés et il me manque des couleurs. Le camion de pompier ? Non. Sa sirène réveillerait papa. Les blocs alphabétiques ? Pffff… C’est trop bébé. Je vais les donner à me petite sœur. Je sais ! Ma station service, cadeau du père Noël, livré accidentellement chez ma grand-mère, en décembre dernier. » Nec plus ultra en matière de station service. Deux étages, avec une manivelle pour faire grimper les autos brisées vers le ciel mécanique.

             Le garçon se presse de placer ce chef d’œuvre architectural au centre d’un vaste espace, puis de disposer les autos, les camions, puis le mécanicien et le pompiste. Celui-ci est un homme très courageux. Pendant une semaine, il fut porté disparu, jusqu’à ce que la police le trouve, gravement blessé, car rongé par le chat de la famille. Cette mésaventure a permis au garçon de jouer au détective, à Tarzan et à l’hôpital. Le chat s’est senti très fier de son rôle de panthère de la brousse africaine.

             « L’auto de ce papa a une crevaison. Voilà pourquoi il roule lentement : vvvvv vvvvv vvvvv. Attention en tournant : vvvvv. Le voilà enfin face au GGI : le Grand Garage Inc. Le plus important de la province de Québec. Tous les hommes y travaillant sont des diplômés de l’UGC (Université du Garage canadien), sauf le pompiste, encore trop jeune. Oui, monsieur, à votre service ! Une crevaison ? En effet, je constate. Passez voir mon assistant, là-bas, qui est en face de la distributrice de Coca-Cola. Un diplômé spécialiste en crevaisons. Vvvvv vvvvv vvvvv. Vilaine crevaison que vous avez là, cher client distingué. Entrez votre auto dans le garage et je m’en occupe. Vvvvv vvvvv. Bon ! Il va se sentir content. L’autre, maintenant. Celui-là a le piston déréglé et ça fait beaucoup de bruit quand il met le moteur en marche. Les oiseaux s’envolent en l’entendant. Clac clac clac clac. Pour vous servir, monsieur ! Ne le dites pas, car je le devine : vous avez un piston déréglé. Nous allons le réparer tout de suite. Stationnez votre auto dans le garage et on va la monter au deuxième étage, où travaille un diplômé du piston. Clac clac clac clac. La manivelle : wouche wouche wouche. Second étage : bonjour, monsieur ! Holà ! Vilain piston ! Je le répare tout de suite. À vos ordres, bon client. »

             Quelle joie grâce à cette station service ! Tous ses amis de l’école sont venus pour jouer au garage, apportant leurs autos et camions brisés. Les employés du GGI ont même réparé une locomotive déraillée. Le grand intellectuel à lunettes, le chouchou du frère chauve, est arrivé avec un tracteur plus gros que la station service, mais il a pu jouer quand même, après s’être fait traiter de niaiseux. Le petit avec les oreilles décollées se spécialise en animaux de peluche. Chez lui, c’est un véritable zoo. Un autre est un pro des jeux de guerre, avec une incroyable collection de soldats de plomb, de fusils, etc. Pour sa part, notre garçon ne jure que par les autos. À six ans, il peut nommer sans se tromper toutes les marques des vraies bagnoles qui passent dans la rue. Après tout, son père est le meilleur vendeur de voitures usagées de la ville.

             Les réparations seront prêtes à temps. Normal, quand on possède une telle station service. Le garçon juge que c’est un bon moment pour jouer avec sa voiture de police. Il imagine la rue face à chez lui, parcourue par deux fiers agents de la paix, à l’affût de tout crime, de bandit en fuite et d’une vieille dame à aider pour traverser l’artère. Il fait rouler l’auto, qui s’arrête en face du parc. Un des braves descend, pour une ronde rapide. « Bien, chef ! Rien à signaler ! » Et les commerces, à quelques pas de l’école ? « Regardé comme il faut, chef ! Tout va bien ! Vous dites, chef ? M’offrir un cornet de crème glacée ? Vous êtes généreux, chef ! »

             Le garçon se traîne jusqu’à sa boîte de jouets, a vite fait de mettre la main sur son camion de laitier. Il a déjà vu le véritable de l’homme en blanc desservant le quartier : il y a une glacière à l’intérieur, pour les gallons et pintes de crème glacée. Assurément le plus beau camion du monde entier. Il fait rouler le sien jusqu’à l’auto patrouille. Le jeune policier danse sur place, se léchant les lèvres, alors que son chef, très sérieux, tend cinq sous au laitier. Malheureusement, les deux courageux n’ont pas le temps de se régaler trop longtemps, car on signale un vol à l’école de secrétariat. Pin ! Pon ! Pin ! Pon ! « Pas de sirène… je ne dois pas réveiller papa… » La main au collet ! Le bandit s’enfuyait avec une grosse machine à écrire. Le garçon retourne dans le coin de rangement pour trouver sa prison, mais tourne vivement la tête vers le couloir, en entendant des pas. Sa mère vient de se lever.

             Situation urgente ! Il n’a pas le temps de ranger ses jouets comme il faut et les fait glisser sous la commode. Il saute en toute hâte dans son lit, remonte les couvertures jusqu’à son cou, suce son pouce et… « Non ! Pas sucer ! Ça ne se fait pas, pour un gars qui va à l’école. Maman va sans doute réveiller ma petite sœur, remonter le store, chanter un peu, avant de penser à moi. Quand elle entrera, elle me verra en train de dormir, puis va me secouer doucement l’épaule en m’appelant chéri, puis… D’autres pas ! Papa, bien sûr. Une journée importante, pour lui. Ce soir, c’est la partie de championnat de baseball de la ligue commerciale et son instructeur a dit qu’il serait le receveur désigné pour cette rencontre cruciale. Papa a promis que je pourrai assister à la partie. Je suis si content de savoir que mon père est comme moi : il aime jouer. Je vais… Qu’est-ce que j’entends ? C’est le garçon qui passe les journaux ! Un merveilleux métier ! Il serait encore plus beau en se servant d’une auto. » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 10 Juin 2014 à 22:03

    Jouer pour les enfants, c'est très important et très sérieux en même temps! J'adore la photo, elle me rappelle celles que j'ai le bonheur de faire avec mes petits enfants, même position à plat ventre. Merci Mario, fanfan

    2
    Mardi 10 Juin 2014 à 22:28

    Ce sont les premiers enfants du roman, car je ne pouvais en mettre en vedette au cours de la nuit. La première pensée de celui-ci en se réveillant : Jouer !

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :