• 23 : Malheureuse !

     

            

    Cinq heures trente ! Ce moment, sur l’horloge de la cuisine fait sursauter la femme, même si, comme une lourde routine, elle se lève toujours au même moment, précédant de trente minutes les réveils de son mari et des enfants. Ces derniers ne se rendent à l’école, presque voisine, qu’à huit heures et demie. L’époux exige qu’un déjeuner soit pris en famille. Cette discipline en a fait naître une seconde : les petits étudient à sept heures quinze, supervisés par leur mère, ancienne institutrice.

             Tout est minuté, dans cette maison. Aucun écart de conduite n’est toléré. Chacun à son devoir. La femme n’a pas à se plaindre de son époux : il ne boit pas, ne parie pas aux courses, présent en tout temps. Quand il se permet une distraction, elle implique la femme et les enfants. Cependant, au début de la nuit dernière, quand il a exigé avec force d’accomplir son devoir, elle a refusé et il… Ce n’était pas la première fois, mais elle lui a semblé pire que les précédentes. Elle a toujours ressenti un profond dégoût face à ces moments de la vie conjugale. Cela lui fait trop penser à ce vieil adage affirmant que les femmes sont nées pour souffrir. Avec des enfants d’âge scolaire et la quarantaine qui sera là dans deux années, elle ne voit plus la nécessité de ces gestes répugnants.

             « Ça ne paraît pas. Pour l’instant… » se marmonne-t-elle en regardant sa nuque dans le miroir. « Tant mieux. Les enfants seraient inquiets et mon mari inventerait des mensonges, comme dire que je me suis cognée contre une porte. S’il pouvait s’excuser. Une fois ! Une seule ! Je… Je ferais mieux de ne pas relever mes cheveux, au cas où ça commencerait à enfler… » La toilette matinale ne dure pas longtemps. Du travail l’attend. Le menu des déjeuners de la semaine a été établi par l’homme, comme depuis toujours. La même règle demeure de mise pour le souper, mais, étant seule pour le dîner, la femme a droit de manger ce qu’elle veut, tout en ayant la politesse de rendre compte. Ainsi, quand elle se rend à l’épicerie, l’épouse sait quoi acheter et ne risque pas de dépenser pour du superflu. Rien de mieux pour équilibrer le budget familial !

             La même chose demeure de mise pour les besoins de la femme. Pas de maquillage, propre aux femmes de petite vertu ! Le parfum, discret, est permis pendant les fêtes. L’époux recommande qu’elle fasse ses achats à deux magasins précis du grand boulevard commercial, car il connaît les prix des vêtements. Elle doit aussi prévoir l’épuisement de certains produits, comme le shampoing pour les cheveux. Ces règles occasionnent parfois un surplus d’argent, permettant une sortie au cinéma ou dans un parc forain. Une fois par année dans ce dernier cas et quatre pour le premier.

             « Patates grillées, œufs, bacon, rôties. J’aurais eu le goût de crêpes… Quand donc, les crêpes ? Vendredi. Est-ce qu’il me reste du sirop ? Je ferais mieux de vérifier. Si jamais la bouteille est vide vendredi, j’aime mieux ne pas penser à ce qu’il dira. Où est-elle ? Oh ! chanceuse : il y en aura assez. Par contre, je suis mieux de prendre en note pour renouveler, lorsque nous irons à l’épicerie samedi. Qu’est-ce qu’on va boire ce matin ? Du jus ou du lait ? Du lait… De nouveau, je serais sage de déposer ma carte dans la fenêtre du salon pour que le laitier arrête. Est-ce que les enfants auront droit à une pincée de chocolat en poudre dans leur verre ? Non. Tant pis pour eux. »

             Le jour commence à se pointer, en douceur. La femme regarde, réalisant qu’elle n’a jamais réellement vu ce spectacle, même si elle est toujours debout à ce moment de la journée. L’hiver, pendant le déjeuner, il y a pleine noirceur, alors que l’été, le soleil brille depuis longtemps. L’astre a ses fantaisies différentes à la même heure, alors que la femme accomplit toujours le même devoir. « Il en a de la chance, monsieur le soleil. »

             Elle fait un pas pour rentrer, mais échappe la bouteille de lait. Horreur ! Et si tout à coup elle est cassée, qu’il n’y a pas de lait pour ce déjeuner ? Le mari serait très fâché et il y aurait tant à craindre. Heureusement, l’objet semble intact. Le lait, secoué, produit des bulles sur la surface. La femme regarde quelques instants, amusée par ce phénomène.

             La table est mise avec soin, avec chaque élément à la bonne place. Aujourd’hui, l’épouse a choisi la nappe bleue, avec ses carreaux blancs. La fleurie a été entachée, voilà deux jours, quand l’aîné a renversé son jus de pamplemousse. Le pauvre a alors subi les remontrances de son père, humilié devant son frère et sa sœur. La femme avait pris la défense de son enfant : « Ce n’est pas si grave. Je vais la laver comme il faut. » Le lavage ? Un lundi ? L’homme lui avait lancé des dards blessants avec ses yeux. Il avait ajouté que les maladresses de l’enfance finissent par se transformer en bêtises inqualifiables à l’âge adulte.

             Parfois, elle pense que son mari se montre beaucoup trop sévère. Les gens du quartier, qui ignorent tout ce qui se passe dans cette maison, ne se privent pas de dire qu’il s’agit d’un très beau couple, avec trois enfants parfaits. Elle en retire une certaine fierté et ne songe plus alors à tous ces secrets qui rendent parfois sa vie si malheureuse. Il lui arrive souvent de penser qu’au temps de sa jeunesse, elle a mis trop d’empressement à désirer se marier, craintive de demeurer vieille fille. 

             Cinq heures quarante-cinq approche. Il est temps de se mettre à l’œuvre pour que tout soit prêt. Les petits seront réveillés dans quelques instants, impeccablement vêtus et lavés, pour paraître de bons citoyens quand ils attendront leur père, debout derrière les chaises de la table de cuisine. Elle aime beaucoup les extraire de leur sommeil. Ils sont si mignons, en cet instant, étirant leurs bras, baillant un peu, les yeux mi-clos. On dirait des anges. « Tout à coup que j’en attends un autre… À mon âge… Il faudrait qu’il cesse ce jeu… J’ai si peur de le lui en parler… Il me dirait que de me soustraire à mon devoir de catholique représente un péché, que la souffrance des femmes est le fruit du péché d’Ève. Si jamais je gagne mon ciel, je me promets une discussion sérieuse avec cette Ève et… c’est vrai : elle brûle en enfer. Je voudrais tant que… que… Oh ! je ne sais plus. Je vais aller réveiller les enfants. Le seul beau moment de toutes mes journées. » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 12 Juin 2014 à 15:37

    Tu m'as fait presque pleurer! Mario, fanfan

    2
    Jeudi 12 Juin 2014 à 18:16

    Femme battue... Il faut lire entre les lignes.

    3
    fanfan76
    Vendredi 13 Juin 2014 à 17:08

    Oui Mario, j'avais bien compris! c'est terrible! encore aujourd'hui, malheureusement, elles sont nombreuses, à subir des violences conjugales! fanfan

    4
    Vendredi 13 Juin 2014 à 18:18

    En effet.

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