• 22 : Emploi détesté

    22 : Emploi détesté

     

    "Quel malheur ! Encore une autre journée de travail ! Quand je pense que j'étais en train de rêver à moi-même dans une jolie maison, avec mon garçon et ma fille, tous deux blonds, des bons voisins et un mari qui m'offre des fleurs chaque semaine ! Voilà qu'à mon réveil, je suis toujours vieille fille et que je suis obligée d'aller perdre ma vie dans ce restaurant du bout de la rue. Je devrais tout le temps vivre dans le rêve. Quelle heure...? Cinq heures et quart. Question imbécile de ma part ! Voilà six années qu'elle sonne à la même heure, cette stupide mécanique !"

    La jeune femme se tire du lit machinalement et se rend à la chambre de bains en maugréant encore. se passe un peu de savon sur le visage, donne quelques coups de brosse dans ses cheveux, et c'est tout. "Pas besoin de me faire belle pour cette clientèle. Toujours les mêmes ! Les vieux qui se lèvent avant le soleil, les célibataires incapables de se faire cuire un oeuf, les chauffeurs de taxi. Pareil, pareil, pareil ! Tous des stupides !"

    Voici le temps de la dernière chose dont elle a envie à cette heure de la journée : déjeuner. Quand elle va passer les trois prochaines heures à servir ce type de repas, le goût de le faire pour soi-même ne peut représenter quelque chose d'agréable. Chaque journée la voit noyée dans l'odeur des oeufs, des rôties, des patates grillées, du café, "sans oublier le chocolat chaud commandé par le concierge des écoles qui ne peut vivre sans observer ma poitrine. Il faut bien que je mange... Quelle idiotie !"

    Elle sort sur la galerie arrière avec une rôtie, sa banane et son verre de jus, pour se soustraire à la cuisine. Elle en arrive même à trouver cet océan de hangars exotique. Depuis longtemps, la jeune femme trouve la vue de la rue insupportable. Elle cesse de mâcher pendant quelques secondes, sentant une douce fraîcheur qui la ravive un peu. La journée sera estivale, en ce début d'automne. "Le seul avantage de cet emploi : je suis libre chaque après-midi."

    Voyant au loin un homme qui marche, elle décide de rentrer. Être près de la ruelle en robe de chambre à cette heure n'est pas de la plus grande prudence, mais voilà une liberté qu'elle aime se permettre à l'occasion. La jeune femme se brosse les dents et s'attarde encore à ses cheveux. "Hmmm... Je ne suis pas si laide. Pas une vedette de l'écran non plus ! Quand je pense que j'approche de mes vingt-sept ans, que je n'ai pas eu d'amoureux depuis six années, le même nombre que mon entrée dans ce restaurant. Il me porte malheur, voilà tout ! Ça devient de plus en plus difficile, à mon âge, de trouver l'âme soeur. Plus jeune, il y avait des soirées de danse, mais maintenant ? Je ne peux quand même pas me rendre dans une boîte de nuit et passer pour une fille de rien. Stupide ! C'est pourtant là qu'on peut applaudir les meilleurs orchestres de danse. Maintenant, je sens qu'il ne me reste que les minutes d'attente pour entrer dans les cinémas. Puis les hasards, hein ! Une fois sur deux cent. Et encore, si je salue un homme, il va croire que je suis une aventurière."

    Elle passe à sa chambre pour enfiler son unforme de travail : robe jaune, avec faux tablier bleu et cette coiffe blanche, pour que les cheveux ne tombent pas sur son front. "C'est laid ! Mille fois horrible et stupide ! Qu'est-ce que je peux y faire ? Toutes les femmes au travail portent des uniformes qui ne les avantagent pas. Même dans les usines, les patrons interdisent certains vêtements. À bien y penser, les hommes ont aussi des uniformes. Les facteurs, les chauffeurs d'autobus, les gardiens de sécurité. C'est un univers d'uniformes. Je me souviens, il n'y a pas longtemps, que je devenais folle d'amour en voyant un soldat. C'était un beau style. Ça n'empêche pas que cette guerre a fait mourir tant de bons candidats pour le mariage. Il y en a qui sont revenus infirmes. Pauvres garçons..."

    Un coup d'oeil à l'horloge : encore trop tôt pour partir. Depuis tout ce temps, elle pourrait parcourir la distance les yeux fermés, traverser les rues transversales sans danger. Rien ne la presse, maintenant, comme si elle avait adopté un rythme de marche la menant au restaurant à l'heure convenue. À une occasion, elle avait eu un retard de cinq minutes qui s'était transformé en une heure de reproches. "Ça les stimule, les patrons, de crier fort à une employée. Sans doute qu'ils n'osent pas le faire à leurs épouses." La jeune femme a entendu parler d'abus épouvantables, dans les usines et manufactures. "Nous ne sommes pas faites pour ça, voilà tout. Notre destinée, c'est le mariage. Rien de plus naturel pour une femme."

    Elle s’assoit au salon et allume une des trois cigarettes que sa mère lui autorise chaque journée. Dans la solitude de ces moments, la jeune femme se permet son péché mignon : regarder comme il faut les hommes illustrés dans le catalogue d’un grand magasin à rayons. Bien sûr, ce sont des dessins, mais ils représentent un idéal agréable dans les visages. De plus, ils sont vêtus avec distinction. Au cours du dernier été, elle avait rêvé qu’un de ces personnages s’était transformé en chair et cœur pour venir à sa rencontre.

     « J’en prendrais soin. Il aurait trois succulents repas par jour. Pas des stupides repas de restaurant ! Des vrais ! Je n’aurais pas besoin d’uniforme laid pour le servir. La maison serait bien tenue et il le remarquerait. Et nos enfants, donc ! Parfaitement élevés ! Sa fierté ! Les célibataires deviennent vieilles filles quand elles perdent espoir. Ce n’est pas mon cas. Tiens ! C’est aujourd’hui que je vais trouver ce futur mari ! Pas dans le quartier, il va de soi. Je les connais trop, les gars du coin. L’herbe est plus verte ailleurs. Il sera hmmm… comme celui-là ! Quel regard franc ! Quand il me verra, il pensera que je suis sa destinée. En attendant, je dois retourner au restaurant… Quelle misère !  Si au moins le patron me laissait mes pourboires, au lieu de les partager avec toutes les autres, dont certaines ne font pas plus d’effort qu’il ne faut. »

    La cigarette écrasée, les derniers soupirs d’espoir envolés, la jeune femme sort, regarde le ciel, se répète que ce sera enfin sa journée. Perdue dans ce beau rêve éveillé, elle se déplace plus lentement que d’habitude, s’attarde dix secondes en voyant de la lumière dans la quatrième maison voisine, habitée par un couple idéal qui lui fait tant envie. « Un mari si beau ! Trois magnifiques enfants ! Quelle chanceuse, cette femme ! Dans dix années, je serai comme elle. Et c’est aujourd’hui que ça va commencer ! » 

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 12 Juin 2014 à 15:46

    Si elle savait! elle ne penserait pas cela! ah je dis toujours il ne faut pas envier les autres, on ne connait pas leur vie, on ne sait pas ce qui se passe chez eux! Merci Mario, c'est formidable comment tu décris les situations de chacun, j'adore toutes ces histoires de personnages, BRAVO ! fanfansmile

    2
    Jeudi 12 Juin 2014 à 18:18

    Beaucoup d'emplois ont leur petit aspect routinier. Elle sait pourtant que c'est pire dans les usines et manufactures.


    Tu auras noté qu'il y a deux types de graphie, dans ce texte. Mon fichier informatique est endommagé et j'ai eu une désagréable surprise en fiasant le copier-collé. Ça m'a pris une heure pour mettre ce texte ici !

    3
    fanfan76
    Vendredi 13 Juin 2014 à 11:14

    Oui merci Mario, je me suis aperçue que tu devais avoir eu un problème! Je repasse dans la journée, fanfan

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