• 21 : Emploi souhaité

     

    21 : Emploi souhaité

    Le garçon se lève en sursaut, frotte ses yeux, étire les bras, puis frappe dans ses mains en pensant tout fort : " Enfin, c'est mon grand jour !" Il se sent tout de suite embarassé par ce débordement d'enthousiasme bruyant, craignant d'avoir réveillé ses parents. Sur la chaise près de la porte : son beau pantalon, sa chemise, son uniforme. Les chaussures neuves ont été cirées pour paraître encore plus nouvelles. Il sourit face à ce spectacle, qu'il voit pourtant depuis une semaine.

    Il tire le store de la fenêtre, ayant peur de faire face à un déluge qui gâcherait ce moment important. Rien ne tombe et tout indique que la température sera radieuse. "Quelle chance ! Aujourd'hui, je vais devenir un homme. Je sais que les vieux vont dire que je n'ai pas de poils au menton, mais mon oncle m'a assuré qu'aussîtôt qu'un gars travaille, il devient un homme. Je suis d'accord avec son avis. Au tour de la toilette. Je dois paraître impeccable !"

    L'adolescent utilise ce qu'il faut de savon et d'eau froide. Aucun problème avec les oreilles : il a méticuleusement nettoyé les pavillons hier, en prenant son bain. Il voit le rasoir de son père, le prend du bout des doigts, rigole en disant : "Ça viendra un jour prochain." Sa mère l'a assuré qu'un sain déjeuner a été préparé et qu'il n'aura qu'à le réchauffer dans une poêle.

    Sur la table de la cuisine, le garçon a la surprise de voir une enveloppe adressée à son nom. Une carte de bonne chance, dessinée par sa petite soeur. Le compliment semble avoir été écrit par son frère et le billet de un dollar est un cadeau de ses parents. "!ls sont gentils. Je sais que personne ne va se lever à cinq heures du matin pour me voir partir. Ça me rendrait nerveux. Cette carte me prouve que ma famille demeure de tout coeur avec moi."

    Excellent déjeuner, bien que frugal. Son oncle lui a juré qu'il n'y a rien de plus malsain que de se rendre au travail le ventre plein. Une indisgestion lors de son premier jour de travail ? Le patron le regarderait du mauvais oeil et regretterait de lui avoir accordé sa confiance. Déjà que ce ne fut pas facile de trouver un poste à sa mesure. Dès la fin de l'année scolaire, en juin dernier, le garçon aurait pu être engagé par une usine. "Tu entres dans une usine et tu n'en sors jamais. Pour un cinquième de classe comme moi, il fallait un travail plus prestigieux. C'est ce que m'a raconté mon oncle. J'étais flatté."

    L'adolescent avait cogné à tant de portes, à chaque matin, vêtu comme un premier communiant. Des jeunes de treize ou quatorze ans, ayant terminé l'école, il y en a une légion dans les rues. Il fallait se démarquer. Les insuccès de ses premières démarché l'avaient incité à un léger découragement. Cependant, les patrons demeuraient toujours attentifs. Un bon point, avait avoué l'oncle, approuvé par le père. Celui-ci a assuré son garçon qu'il pourrait déposer de l'argent chaque semaine dans son compte à la caisse populaire, l'économie étant une grande vertu. Sa mère avait parlé de préparation pour un futur mariage, idée qui avait fait rire discrètement l'adolescent, réalisant, le lendemain, que ce jour viendrait peut-être plus rapidement que prévu et qu'à ce moment-là, il serait content d'avoir l'argent nécessaire pour débuter comme il faut sa vie maritale. La paie promise par le patron : cinq dollars par semaine et tous les pourboires demeureront dans ses poches.

    "Qu'est-ce que je vais faire avec l'argent qu'il me restera, après avoir donné pour aider mes parents ? Aller au cinéma plus souvent ? Est-ce si important ? Oh ! quand le cirque américain va nous visiter ! J'irai et je paierai l'entrée à mon frère et à ma soeur. Je pourrai offrir de beaux cadeaux lors des anniversaires de mon père et de ma mère. Le meilleur salaire, de prétendre mon oncle, consiste à donner satisfaction à mon patron. Bon ! Le temps de me brosser les dents avec soin est arrivé et après, je vais enfiler mon uniforme. Quand je pense que mon oncle est venu me photographier ! Ce sera un beau souvenir de mes débuts. Je sais que ce n'est qu'un commencement. Dans dix années, je serai haut placé dans le domaine de l'hôtellerie."

    Groom ! Garçon de courses, au service de la clientèle d'un bel hôtel du centre-ville. Mille fois mieux que l'usine. Rapidité ! Efficacité ! Amabilité ! Politesse ! Tout à la fois et avec le sourire ! La patron, dans un clin d'oeil, lui a raconté que le sourire représente la source des plus importants pourboires. Il y a dix jours, l'adolescent a vécu sa journée d'essai. Dix-huit candidats pour un seul poste. Il a gagné la palme ! Ce qui l'a beaucoup aidé : il parle anglais à la perfection. Sa mère étant anglophone, la langue a toujours été de mise à la maison, car son oncle a souvent répété que c'était la seule façon pour les Canadiens français de réussir dans la vie.

    Pour cet essai, il a été guidé par un vieux de dix-sept ans, promu garçon d'ascenseur pour un grand magasin à rayons. Il a tout montré à l'apprenti. Le plus dificile, en premier lieu, était de connaître tous les coins de l'hôtel, du petit bureau au rez-de-chaussée jusqu'à la dernière chambre du quatrième étage. L'adolescent sait que beaucoup de candidats ont perdu des points lors de l'épreuve de l'escalier. Comment se montrer rapide, sans courir comme un dingue dans un escalier ? Pire que tout : comment monter jusqu'au dernier étage avec une tasse de café entre les mains sans échapper une seule goutte ? Deux minutes et trente-deux secondes ! Chronométré avec précision ! Le seul candidat à y être arrivé en moins de trois minutes. Quand le patron a annoncé qu'il avait le poste, le garçon a rougi, avant de remercier dans les deux langues. L'homme lui a alors tendu son uniforme.

    "L'essai, ce n'était pas du vrai travail. Ma première journée, c'est aujourd'hui. Si je commets une seule erreur, le patron va donner un coup de fil au gars qui a terminé second. Je sais qu'il a renversé un peu de café, lors de l'épreuve de l'escalier. Pauvre lui ! Voici enfin le grand moment du départ. Évidemment, il n'y a pas d'autobus à cette heure et c'est tout de même trois milles à marcher... Commencer à six heures du matin n'est peut-être pas l'idéal, mais je n'ai pas le choix.  Dans une demi-heure, je serai un homme ! Quel bonheur !" La porte ouverte, il sourit et étire les bras, comme un conquérant.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 13 Juin 2014 à 17:30

    Ce garçon est content de faire ce travail, pourvu qu'il ne désenchante pas, après plusieurs jour ou plusieurs mois... fanfan

    2
    Vendredi 13 Juin 2014 à 18:19

    Il est très content de tout ça, même si c'est une tâche subalterne et mal payée. Pour beaucoup de jeunes, il fallait éviter les usines.

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