• 20 : L'amoureuse

     

    20 : L'amoureuse

    "Quatre heures quarante-cinq ? Mon cadran n'a pas sonné ? Pourquoi ? Je vais être en retard pour le voir passer, lui qui se montre toujours si précis dans le temps. Je suis étourdie !" La vieille femme se tire du lit aussitôt, marche à pas saccadés jusqu'à la chambre de bain pour se passer de l'eau dans le visage, tout en multipliant ses interjections angoissées. Son petit chien, heureux de voir sa maîtresse, fait la belle et bouge la queue, sans qu'elle ne le remarque.

    Elle sort chercher un oeuf et la pinte de lait dans la glacière, regarde brièvement la noirceur opaque, soupire que ce sera une journée agréable, avant de répéter la même chose. avec plus de fermeté. Ce sera sa journée tant espérée ! Elle sourit en constatant que le robinet de son évier coule très bien. "Quatre vingt ans, toujours droit, aimable, poli, encore si joli ! Meilleur qu'un plombier de métier, de plus ! Oh ! j'ai l'air d'une collégienne... Qu'est-ce que tu en penses, mon chien ? Il vaut mieux être une collégienne qu'une vieille au coeur triste. La vie demeure toujours devant moi. Tu veux un peu d'eau ?"  Elle se presse trop en se penchant pour prendre le bol, si bien que ses reins lui jouent un tour. "La collégienne est usée, il ne faudrait pas que je l'oublie."

    La dame n'habite ce logement que depuis mai dernier. Ces cinq mois ont été suffisants pour noter cent fois cet homme distingué, passant devant sa porte et dont tous les voisins parlent avec estime et affection. Le curé et son vicaire le décrivent comme le plus dévot paroissien. En juillet, l'équation "Lui veuf + Moi veuve + Nous deux seuls = sait-on jamais ?" a grandi dans son coeur plissé qui a aussitôt perdu ses rides. Elle lui a parlé pour la première fois en août. L'amour pour les animaux a été le sujet initial de conversation. Ensuite : la charmante température, la passion pour la belle musique, la splendeur de la nature, la sagesse des sermons de monsieur le curé, menant jusqu'au coup du robinet brisé. Elle lui parlait si rapidement, telle une jouvencelle de vingt ans et... pardon : de seize ans. Chacune de ces rencontres a été suivie par une nuit de rêve, remplie par la chaleur de la voix masculine. Elle se sentait comme une vedette de cinéma français et leurs coups de foudre.

    "Je ne mangerai pas trop. Il se rend souvent au petit restaurant du bout de la rue. S'il me voit face à ma porte, peut-être osera-t-il m'inviter ? Il faut qu'il me remarque ! Je vais me faire belle. Je suis persuadée que mon robinet ne l'intéressait pas et qu'il a accepté de venir pour me voir de près. À moins que ce ne soit le chien... Il l'a beaucoup caressé. Je suis jalouse de toi, mon chien ! Il m'a parlé avec douceur d'un canari qu'il a depuis très longtemps. Tiens ! J'ai une idée ! Le chien va m'accompagner sur le perron. Ainsi, il arrêtera pour le flatter. Je lui dirai que les canaris sont mes oiseaux favoris. Je pourrai peut-être aller voir l'oiseau chez lui. Tout ça est très excitant ! Je dois me calmer. D'abord : manger légèrement. Ensuite : choisir une belle robe, me coiffer avec soin. Après, je serai prête à sortir."

    Une tartine aux fraises suffit, rapidement engloutie, tout comme le verre de jus de pommes. Quelle robe choisir ? Celle avec des fleurs ? Trop printannière... La noire, si belle ? Trop mortuaire... La bleue ? Folichonne... La grise ? Trop sobre, il risque de regarder davantage le chien que la veuve. La verte ? Gagnante ! Elle l'enfile avec soin, hésite une longue minute pour choisir les chaussures appropriées.

    Peigne ! Brosse ! Hop ! Hop ! Une goutte de prafum ? "Je passerais pour qui ? On ne se parfume pas à cette heure de la journée. Il penserait que je suis une femme légère." Mais soudain... Un mal de ventre. La tartine a été dévorée trop prestement. "Ce n'est pas le bon moment pour me sentir malade." Cinq heures trente est encore loin. La vieille dame répète au chien qu'il faut coûte que coûte demeurer calme. Un grand verre d'eau froide soulagera ce malaise. "Ma confiture ne devait pas être trop fraîche. Voilà longtemps que je l'ai. Le jus de pomme était peut-être amer." Elle se repose au salon, ferme les yeux et tente de ne penser à rien. Impossible ! "Il est si beau ! Qu'est-ce que ça devait être au cours de sa jeunesse ? Son épouse n'a pas eu d'enfants, dit-on. Moi, j'ai au bercé six, tous vivants, bien mariés. Il serait content de devenir père à son âge. Me voilà à penser mariage, maintenant !" Le mal de ventre s'intensifie, mais la femme se répète qu'il n'existe pas. Aucune raison ne l'empêchera de voir cet homme, de lui parler, de lui montrer comme elle est toujours fraîche, gentille, avec un coeur demeuré jeune.

    Elle se lève promptement, pousse la porte, pendant qu'à l'intérieur, le chien proteste avec quelques aboiements. Elle lui fait signe de se taire, lui disant qu'il risque de réveiller les voisins. La vieille femme pense tout à coup que promener le joli serait une bonne idée pour attirer l'homme. Elle se dépêche d'enfiler le collier. L'animal sautille, fou de joie. La voilà à parcourir le trottoir. Arrêtant devant la maison du vieillard, elle fronce les sourcils, se rendant compte qu'il n'y a pas de lumière. "Ce n'est pas normal... Il est toujours levé, à cette heure. Est-il malade ?  Je... Oui ! Je saurais en prendre soin ! J'ai soigné comme il faut tous mes enfants et mon mari. Nous n'avons jamais eu besoin du médecin. Peut-être a-t-il décidé de se lever plus tard... Non ! Il est très ponctuel, fidèle à ses habitudes. Il s'est passé quelque chose de grave ! Qu'est-ce que je dois faire ?"

    Rongée d'inquiétudes, la vieille femme s'installe près de sa porte, malgré les protestations du chien, peu satisfait de cette marche de santé qui n'aura pas duré trois minutes. Elle regarde sans cesse du côté de la maison de l'espéré. Trop de questions se bousculent dans son esprit. Voilà qu'un autre tiraillement de ventre se manifeste et elle n'a d'autre choix que de se hâter vers la chambre de bain. Elle y passe trop de temps et craint qu'il n'ait profité de ces moments pour sortir. La femme avance prudemment vers la maison, toujours plongée dans la noirceur. La voilà de retour en face de chez elle, prête a attendre le temps voulu pour le voir passer. Une heure, deux, trois, peu importe ! Il finira par sortir. Rien ne les presse tous deux. "L'amour viendra en temps et lieu. Il faut que ce soit aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est le grand jour !" pense-t-elle, tout en frappant le creux de ses mains.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 14 Juin 2014 à 14:17

    Bon je l'avoue, j'ai lu, l'amoureuse après la tristesse, alors je sais qu'aujourd'hui, elle ne verra pas son amoureux, merci Mario, j'adore ce personnage de cette femme avec son petit chien qui malgré son âge avancé, reste toute guillerette...

    2
    Samedi 14 Juin 2014 à 18:44

    Les sentiments du coeur ne connaissent pas les rides.

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