• 2 : Perdue

     

     

    La femme demeure immobile, la tête penchée vers ses chaussures, renifle un peu, essuie une larme. « C’est le taxi que j’ai vu tantôt. Peut-être que j’aurais dû le prendre et que j’aurais reçu de l’aide. Peut-être aussi que le chauffeur se serait payé ma tête en voyant une femme de mon âge perdue dans son quartier et sa rue… » Elle cesse de penser et son sac à main tombe sur le sol. « Reprends sur toi ! Tu n’es pas folle ! Tu ne l’as jamais été ! Il y a eu un petit problème quand mon mari est mort, mais je vais mieux. Le médecin et monsieur le directeur ont signé les papiers pour que je puisse sortir. Je me suis trouvé un emploi, comme une grande fille. La patronne se dit contente de moi, à l’atelier. L’atelier… Il est dans cette direction ! Oui, j’en suis certaine ! Si je trouve l’atelier, la maison où je chambre n’est pas loin. »

             La pauvre sort de sa bourse un mouchoir souillé de larmes depuis si longtemps. Elle se redresse, fermement décidée à trouver le lieu de son travail. La femme marche à petits pas, adressant des signes négatifs de la tête à chaque maison regardée. « Pourquoi est-ce que je suis sortie à la noirceur ? Tout allait bien, avant cette idée folle. L’atelier… L’épicerie… l’église… Oui ! L’église n’est pas loin de l’atelier. » Nerveuse, elle plonge ses mains dans son sac, à la recherche de son chapelet. Vain ! « Je ne devrais pas sortir sans chapelet. On ne sait jamais quand on a besoin du bon Dieu. Dans mon cas, c’est plus que nécessaire. » Elle marche encore, le cœur vide, jusqu’à ce que son regard s’illumine : le clocher de l’église ! Souriante, elle presse le pas. « Il y a de la lumière dans le presbytère. Je… Je… Non, je ne dois pas déranger monsieur le curé ou son vicaire. Je suis capable de rentrer chez moi. Réfléchis comme il faut : l’église, l’épicerie, l’atelier, puis quatre rues de là pour retrouver ma maison de pension. Il fait si noir. J’ai peur de me tromper. J’aurais dû demeurer chez moi, comme tous les soirs. Il n’était même pas bon, ce film. »

             Elle poursuit un peu, puis arrête, alors qu’une immense lueur traverse son esprit : l’atelier est situé de l’autre côté. Elle se presse pour traverser, mais arrête aussitôt parce qu’une voiture gronde au loin. « Prudence avant tout. Peut être que ce chauffeur désire me tuer. J’y suis ! Dans cette direction ! Suis-je bête de ne pas y avoir pensé. Vrai que cette ville est relativement nouvelle pour moi. Je n’y connaissais personne, à part une lointaine cousine. Ou étais-ce une parente de mon mari ? »

             Enfin du bon côté, elle pointe du doigt le chemin de l’atelier, comme pour se guider. Elle hoche sans cesse la tête, afin de confirmer sa certitude. Triomphante, elle lève les bras aux cieux en voyant le lieu. « Je demeure à deux rues de là. » Emportée par l’enthousiasme, elle poursuit à pas saccadés, puis arrête devant une maison à trois étages. « Il fait si sombre… Je n’ai jamais vu cette maison dans la noirceur. Comment la reconnaître ? Non ! Ce n’est pas celle-là ! Je n’y arriverai pas ! Je travaille demain et je dois dormir ! Puis, j’ai faim ! » Encore pleurer, tant pleurer ! Tout allait si bien, avant la guerre : un beau mariage d’amour, même s’il avait été célébré dans ce cirque d’unions à la chaîne pour éviter que son fiancé ne soit appelé par l’armée canadienne. Elle pensait tant aux enfants qu’elle porterait quand, contre toute logique, l’époux a décidé de se porter volontaire.

             « C’est là ! Oui, là ! J’espère que madame ne m’en voudra pas de rentrer à près de minuit trente. Que va-t-elle penser de moi ? Je l’ai assurée que j’étais une femme honnête, que… que… Oui, et elle m’a cru. Elle avait lu les billets du médecin et du directeur, m’avait tout de même loué sa chambre, en me souriant. Quelle est la bonne clef ? Pourquoi en ai-je tant ? Celle-là ! Oui ! Ça fonctionne! Merveilleux ! Madame doit être couchée, à cette heure… Je vais enlever mes chaussures, pour ne pas la réveiller. » Une veilleuse, dans le couloir, éclaire précisément la porte de la chambre louée. La femme met la main devant sa bouche, certaine qu’il s’agit d’un reproche de la propriétaire.

             Enfin dans son nid, la femme se frotte les mains pour les réchauffer et trouve enfin un mouchoir sec. Elle applique avec prudence l’objet au coin de ses yeux. Le réveille-matin indique que minuit trente approche. « J’ai pris deux heures et demie pour revenir ici… Non, honnêtement, je serais mieux de ne plus sortir le soir. Pour le cinéma, j’irai le samedi après-midi. » Elle ne se souvient pas s’être couchée aussi tardivement, sinon lors des réveillons de Noël et du Premier de l’An. Rapidement, elle enfile sa tenue de nuit, se glisse sous les draps. Elle baille. Le sommeil viendra rapidement.

             « J’oubliais que j’ai faim. Un seul biscuit. Dormir le ventre vide ne serait pas convenable. » Elle bondit, ouvre un, deux, trois tiroirs, avant de trouver le sac de biscuits, enfoui sous des vêtements. Une miette tombe dans son cou. Elle mouille son doigt pour capturer la rebelle. N’y arrivant pas, elle se lève, cherche partout dans le lit. « Le voilà ! Qu’est-ce que madame aurait pensé en voyant une miette dans mes draps ? Que je suis malpropre ? » Le goûter englouti, la femme se sent soudainement triste en pensant qu’elle s’est perdue comme une gamine, elle qui approche de la quarantaine. « Ma seule chance, dans ma vie… Ce mariage tardif. Pourquoi fallait-il qu’il entre dans l’armée ? Pourquoi ? Il s’était uni avec moi pour éviter ça ! Oh ! monsieur le médecin m’a recommandé de ne jamais trop y penser… C’est mauvais pour moi. Je ne voudrais pas retourner là-bas pour rien au monde. Jamais ! Je l’aimais de plus en plus, cet homme… Folle d’amour ! Dans mon cas, c’était si vrai… Pourquoi a-t-il traversé ? Tant de Canadiens demeuraient ici. Sans la guerre, je serais aujourd’hui mère d’au moins deux petits. Maintenant que je suis sortie, je dois refaire ma vie, oublier à jamais les enfants, le mari, la maison. Je dois tout apprendre à nouveau. Surtout à ne plus me perdre dans mon propre quartier. Ce n’est pas si compliqué, au fond : la rue est longue, avec les maisons, l’église et les écoles, puis les commerces, et le grand boulevard commercial, tout là-bas. Il n’y a pas de courbes, pas de côtes : une rue droite et je m’y perds… Tiens ! J’ai une idée ! Je vais dessiner un plan de la rue et toujours le garder dans mon sac à main. Personne ne me traitera de folle ! Ça, jamais ! Bon… je dois dormir et ne pas arriver en retard au travail. Qu’est-ce que j’entends ? Des rires ? Qui peut rire ainsi au début de la nuit ? Tout à coup que ça m’empêche de dormir ? S’il vous plaît, monsieur, arrêtez ce bruit ! »

      

    Je venais à peine de lire un ouvrage sur les instituts psychiatriques du Québec, dans la première moitié du 20e siècle, lieux qu'on appelait alors "Asiles d'aliénés" et où les pensionnaires étaient tous des fous et des folles.

      

    Hors cette influence, le personnage est inspiré d'une femme que j'ai rencontrée voilà longtemps et que je n'ai jamais oubliée. Vous pouvez lire ce souvenir dans l'article suivant :

      

    http://tuttifrutti.eklablog.com/une-rencontre-emouvante-et-inoubliable-a94200913

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 16:16

    Merci Mario, cette femme est bouleversante, et comme je te l'ai dit dans un commentaire sur le lien que tu mets pour nous expliquer cette rencontre, tu sais si bien transmettre tes émotions, et celles de tes personnages, fanfan

    2
    Lundi 23 Juin 2014 à 20:20

    J'ai cependant que comme deuxième personnage du roman, elle était un peu démoralisante.

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