• 19 : Tristesse

     

    19 : Départ d'un ami

    Quatre heures trente ? Le vieil homme sourcille, étonné, regardant deux fois son réveille-matin. "Je me lève plus tôt que d'habitude... À bien y penser, quelle importance ? À quatre-vingt ans, je me sens comme un enfant : je me couche à sept heures et demie et me réveille dans la nuit. Je devrais peut-être sucer mon pouce en réclamant ma mère. Il vaut mieux être un vieil enfant qu'un vieillard impotent. Hop ! Debout !"

    Il étire les bras, gratte ses tempes, enfile sa robe de chambre, se penche afin de mettre la main sur une pantoufle, se demandant où niche la seconde. Sous le lit, bien sûr ! Après sa toilette, le vieux se presse de saluer le jour qui va bientôt se lever. Émerveillé, il regarde à gauche et à droite, prenant une grande respiration. "Tout laisse croire que nous aurons une belle température. J'adore le mois de septembre. Le plus merveilleux de l'année. Les grandes chaleurs d'été m'incommodent un peu. Le printemps, j'ai peur de glisser sur un bout de glace et je suis trop vieux pour les tempêtes de neige. J'y pense... tant qu'il y a de la vie, tous les mois sont magnifiques, mais septembre porte une couronne d'or. Un déjeuner, maintenant, même si je sais que je vais encore avoir faim dans trois heures. Et si je me rendais au petit restaurant du bout de la rue, à ce moment-là ? La jeune serveuse est si gentille, même si elle ne sourit pas beaucoup. Puis, il y a toujours des matinaux pour me raconter le contenu du journal. Alors, je n'ai pas besoin de l'acheter."

    Le vieillard fronce les sourcils en voyant un sac au centre de la table de la cuisine.  "Comment ai-je pu oublier ? C'est la bouteille de sirop pour cette femme de France ! La pauvre est souvent enrhumée. Avec ça, elle va guérir. Elle chiale un peu contre le froid du Canada, mais je suis persuadé qu'elle était tout autant malade dans son pays. J'irai lui porter cette bouteille dès neuf heures. J'aime entendre cet accent. C'est chantant."

    L'homme dépose un peu d'eau dans un chaudron et le met à bouillir sur le poêle, cherchant le sac de café, après avoir constaté qu'il faudra ajouter du sucre à sa liste d'épicerie. Il sort un peu de pain et coupe avec soin deux tranches de fromage. Ce goûter sera suffisant en attendant de se rendre au petit restaurant, à sept heures. L'homme sourit en pensant qu'il a appris à cuisiner à soixante-dix ans, après le décès de son épouse.

    Le modeste repas enfin prêt, le vieillard mâche lentement ses rôties, ferme les yeux quand le fromage fond dans sa bouche. "Princier !" Le café, cependant... Un peu trop vigoureux ! Comme le breuvage est très bouillant, l'homme a repoussé la tasse de la main, se demandant s'il vaudrait mieux recommencer. Il n'arrive pas à se décider. hausse les épaules, puis retourne dans sa chambre pour enfiler son pantalon, sa chemise, ses bretelles, mais garde ses pantoufles.

    " Oui, ils ont un beau langage, en France. Ils connaissent plus de mots que les Canadiens. Cependant, ils se mettent en colère plus rapidement. Nous aussi, avons des défauts, mais je crois que nous faisons preuve de plus de patience. Ce sirop fera du bien à cette femme. Je lui parlerai de sa région natale et elle oublira qu'elle souffre de la grippe. Après, j'irai me promener du côté du boulevard commercial pour regarder les vitrines. Je vais m'asseoir sur un banc et observer le va-et-vient de tous ces gens trop pressés, puis je... oh ! encore un oubli ! Je dois aller porter ces vieux almanachs à ce grand homme à lunettes et qui demeure de l'autre côté de la rue, pas loin de la tabagie. Il aime toutes les antiquités. C'est sans doute pourquoi il me parle souvent. Ah ! Ah ! Si ces livres lui apportent du plaisir, je serai content de lui avoir rendu ce service. J'ai passé ma vie à aider les autres. Me voilà riche ! Quand je vais mourir, je vais continuer là-haut. Je ferai les commissions de saint Pierre. Je suis persuadé qu'il est très occupé et qu'il n'a pas le temps d'aller chercher un paquet de gomme à mâcher. Amis ici-bas et amis au Ciel. Je me demande si le café refroidi est meilleur que tantôt."

    Le vieil homme sort à nouveau, oubliant qu'il s'est levé plus tôt que d'habitude. Jamais il ne rate le spectacle du soleil se pointant dans l'horizon. Il apprécie aussi le silence des fins de nuit même si, paradoxalement, les oiseaux en profitent pour mener un grand tintamarre. "Mon gentil serin ! Je vais le réveiller et il va chanter pour moi !"

    Joyeux, le vieillard entre, presse le pas jusqu'à la cuisine pour enlever le drap recouvrant la cage du serin. Il perd immédiatement le sourire en constatant que l'oiseau gît au fond. Il baisse les paupières, garde silence, avant de bouger la cage, tout en disant : "Petit ! Petit ! Petit !" Du chagrin, il passe à une brève colère, mais la secousse à l'habitation ne ressuscite pas le volatile, qui se déplace en tous sens comme un bout de bois. Le vieil homme passe une main dans ses cheveux, s'assoit dix secondes, avant de courir de nouveau vers la cage. "Petit..."

    Il se rend dans la chambre de bain, s'éponge le visage avec de l'eau tiède, puis prend une serviette propre, dans laquelle il dépose le corps du serin. Il sort de la maison, ayant oublié de se chausser, marchant à petits pas, tenant la serviette à bout de bras. Tout ce qui l'entoure semble devenu gouffre, encore plus noir que la mort. Il prend le temps de s'installer sur un banc quelques minutes, mais se sent incapable de porter son regard ailleurs que vers la serviette. Il se remet en route vers son objectif : l'église. Il dépose le tissu sur les marches, s'agenouille, se signe, joint les mains, récite un chapelet. En se relevant, il murmure que le curé comprendra. De retour sur le trottoir, il traîne les pieds et pleure abondamment. Devant sa maison, il craint de rentrer, pensant trop à la cage vide, à l'absence du chant. Assis dans la berçante, l'homme réalise alors qu'il porte toujours ses pantoufles. "Je vais attraper un rhume, comme la Française." Il regarde sa montre : quatre heures quarante-cinq. Il pense alors que lorsque le soleil sortira de son lit, les oiseaux vont se mettre à siffler avec fracas. Il ne veut surtout pas les entendre. Pas aujourd'hui. Il vaut mieux retourner se coucher, oublier le déjeuner au restaurant. Le vieillard a l'impression que la vie vient de le poignarder.

    Quiconque ayant perdu un animal domestique est en mesure de comprendre.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 14 Juin 2014 à 14:07

    Et bien cette fois, Mario, tu m'as fait pleurer! je viens de perdre mon petit chien, il y a déjà plus trois mois maintenant, mais c'est comme si c'était hier! Merci Mario, tu as su exprimer les sentiments à la perte d'un petit compagnon! tu as raison, seulement, les personnes étant attachées profondément à leur petit animal comprendront...

    Par contre j'ai souri avec l'accent français que cet homme aime, moi qui aussi aime tant votre accent canadien. Grand merci Mario, beaucoup de plaisir à lire ce roman, de ces différents personnages. fanfan

    2
    Samedi 14 Juin 2014 à 18:43

    Merci. Moi, ce sont des chats, que j'ai perdus. Ce thème était décidé d'avance, mais j'ai préféré le garder pour la fin.

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