• 18 : La Française enrhumée

     

    18 : La Française

    " Qu'est-ce qui lui prend de courir ainsi, ce type ? Ils sont toujours pressés, ces Canadiens ! Ah et puis zut ! Ce n'est pas mes oignons." La femme quitte la fraîcheur de la fenêtre, s'empare d'un mouchoir imbibé de morve, flottant dans la poche de sa robe de chambre. Mouche ! Éternue ! Éternue ! Ça n'arrête jamais ! Son quatrième rhume géant depuis son arrivée au Canada, il y a à peine une année. Mal de tête ! Fièvre ! "Putain de foutu de pays de froidure ! Ah ! c'est qu'il en rêvait de sa cabane au Canada, mon connard de mari ! C'est moi qui souffre à cause de ses chimères de dingue ! Et puis merdre, à la fin, je vais lui dire que je veux retourner chez... chez..." Éternuement monstrueux !

    La Française se sent dégoûtée en constatant que son mouchoir n'a pas un millimêtre d'espace sec. Pas question de le laver ! À la poubelle ! Elle en a un tiroir plein en réserve. "Plus de quatre heures... Rien à fiche ! Cette foutue maladie m'empêche de roupiller, pendant que mon jules ronfle comme un..." Atchoum ! "Bordel... Je vais engouffrer cette bouteille de sirop, même si ce liquide goûte le pipi de putois. Pouah ! Non mais, c'est vrai qu'il ronfle très fort, mon mec ! Puis me grande fille, elle commence à devenir canadienne. Je l'ai entendue parler avec cet accent qui... qui... Ah non ! Pas encore !" Elle râle, brûle ses doigts en les déposant sur son front. "Est-ce que j'avais tout le temps le rhume, dans mon pays ? Nous avions une température civilisée, nous !"

    Elle pose le canard sur le rond du poêle pour se préparer une tisane. Une cuillérée de sirop, une généreuse tranche de citron ne la guériront pas, mais vont peut-être la soulager un peu et lui permettre de retrouver le sommeil. Pendant que l'eau boue, la femme regarde par la fenêtre de la porte, croyant voir de la neige tomber. "L'apocalypse, leur hiver ! Les Sibériens rigoleraient pour la peine en apprenant la température qui règne ici pendant cette saison diabolique. Le vent, les glaçons, le poudrerie, les... Non ! Merde, je n'en peux plus !" N'ayant pas de mouchoir à sa portée, elle se précipite sur un linge à vaisselle pour se soulager. "J'ai le nez plein de savon, à présent !" Sa tasse entre les mains, la pauvre oublie l'incident, titubant vers le salon. "Ça me rend saoule, éternuer ! J'ai l'air d'une pocharde ! Mais ce qu'il peut ronfler, à la fin ! On dirait un moteur d'avion !"

    Sur la table à thé : un dépliant touristique de sa Loire natale. Jamais elle n'aurait cru un jour qu'une telle publication la ferait rêver. Elle l'a demandée à des parents de là-has, anxieus de connaître ses aventures dans le pays des immensités de neige et des Peaux-Rouges. Son mari, depuis longtemps, croyait que l'Amérique était la terre des opportunités impensables en France, mais le voilà au même point que dans son pays : manoeuvre dans une usine. Il s'est cependant très bien adapté et fait même partie de la ligue de quilles du quartier. La grande fille se laisse courtiser par les jolis natifs, jugeant qu'elle s'exprime comme une vedette de cinéma, mais sa mère se sent isolée. Les Canadiennes disent qu'elle parle comme une snob. "Qu'est-ce que je pourrais reprocher à ces pétasses ? Nous étions autant xénophobes qu'eux au cours de la guerre. Les étrangers sont toujours une plaie qui... qui..." Re-mouchoir. "Ouille... J'éternue et ça me fait mal jusque dans les pieds."

    Le prochain coup : à faire pâlir les trompettes de Jéricho. Elle se demande surtout comment son mari et sa fille ne sont pas réveillés par ce tintamarre nasal. Des larmes coulent de ses yeux fatigués, alors que chaque respiration cogne dans sa cervelle de somnambule. "Foutu sirop... Pas d'une grande aide. J'aurais dû mettre le citron complet." Elle avale une gorgée rapide, la faisant grimacer. Elle éternue encore et réussit le miracle de ne pas renverser une goutte de sa tasse.

    "Tout le temps malade !  Ce n'était pas ainsi, en France ! Les Canadiens ont une infinité de potions magiques, dans leurs pharmacies. La grippe et le rhume sont des industries prospères, qui doivent engendrer des millards de francs. Ça ne vaut rien, leurs sirops ! Il y a le vieux demeurant à trois maisons d'ici qui m'a promis un nectar miracle. Sympa, cet homme. Voilà la seule fois où un de ces autochtones m'a parlé sans penser que j'étais une maudite française."

    Elle s'étouffe avec la gorgée suivante et, à bout de patience, lance une tirade argotique qui sert surtout à passer quinze secondes sans éternuer ni moucher. La femme se rend tant bien que mal à la cuisine pour déposer sa tasse près de l'évier, cueille la boîte de papiers mouchoir.  Soudain, des étourdissements violents l'envahissent. Elle saisit le dossier d'une chaise l'empêchant de s'étendre de tout son long sur le plancher. Elle pose la main sur son coeur, effrayée.

    La meilleure solution consiste à se remettre au lit, mais elle se sent soudée à cette chaise. Le prodige de se lever accompli, elle demeure consternée devant la porte de sa chambre, constatant que l'époux ronfle encore plus fort. Elle entre tout de même pour chercher une couverture et un oreiller, décidée à se coucher sur le fauteuil du salon. Pas très moelleux ! Ayant trouvé une position tolérable, un éternuement efface tout ce travail. La femme retourne au dépliant touristique. Pendant qu'elle pense au soleil de France, le rhume prend une pause. Une très courte pause... Exaspérée, elle pleure abondamment, la tête sous la couverture.

    Le prochain éternuement produit ses fruits : le mari est réveille et cesse ainsi sa cavalcade sonore. Elle l'entend marcher jusqu'à la chambre de bain, puis retourner vers son lit. après la petite besogne accomplie. "Sale mec ! Il ne s'est même pas inquiété de ma disparition de la chambre, n'a même pas cherché à savoir comment je me portais ! Tous les mêmes ! Ma mère m'avait avertie ! Quant à ma fille, les gosses de sa génération ont... ont..." Atchoum ! "Je ne peux pas croire que ce sera ainsi à chaque saison dans ce pays dont les Eskimos ne voudraient même pas ! Cette maison déborde de microbes de ma maladie et ces deux-là vont se lever en souriant et en sifflant une mélodie de Piaf, me regardant avec des grands yeux, avant de me demander ce que je leur ai préparé pour le petit déjeuner. Je sais quand je pourrai dormir : quand il sera à son boulot et elle à son école de secrétariat ! Peut-être que ce vieil homme va venir avec son sirop... Je le recevrai avec égards, car il va me poser des questions sur la Loire et... et... Non ! Noooon ! Pas encore !"


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 14 Juin 2014 à 21:42

    Dur dur de s'adapter à ce climat rude, en plus si elle habitait dans la Loire, les hivers y sont très souvent doux, merci Mario, fanfan

    2
    Samedi 14 Juin 2014 à 22:14

    Je ne savais pas ! J'ai choisi ce nom de Loire par hasard.


    Je crois surtout qu'elle se convainc de tout cela, parce qu'elle ne voulait pas immigrer.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :