• 17 : Culpabilité et repentir

     

    17 : Repentir

    Le jeune homme pose la main sur son coeur, hors de souffle après avoir couru tout le long de la ruelle. Puis soudain, cette voix féminine sortant de nulle part, assurant qu'elle va téléphoner à la police. Comment peut-elle savoir ? Un crime est toujours puni ! Il imagine un magistrat sévère, un jury imperturbable, une condamnation, la honte pour toute sa parenté, l'humiliation pour son épouse. Peut-être une mention dans le journal. Pas en première page, bien sûr ! Celle-là est réservée aux bandits vedettes. Les petits voleurs de son genre, surtout un débutant, sont confinés aux faits divers.

    "Criminel ! Moi ! Pourquoi ai-je fait ça ? Pas un coup de tête, pourtant ! J'en ai assez d'être humilié par les patrons ! Dernier engagé, premier congédié. Sept fois en deux ans ! Trop, c'est trop ! Après une année de mariage, ma belle vient de m'annoncer qu'elle attend un bébé. J'ai à peine l'argent pour la faire manger. Elle ne m'en veut pas, car elle connaît la nature de la pauvreté. J'ai des frissons quand je pense à la description du taudis où elle a vécu au cours de son enfance. Les logements sont plus coûteux ici et il faut se priver de tout pour payer le propriétaire à chaque mois. Est-ce que mon enfant devra grandir dans cette misère ? Si la chance pouvait enfin me sourire... La police ! Qu'est-ce que je vais devenir ? La pauvreté n'émeut pas les avocats et les juges. Me voilà dans de sales draps..."

    Il sort de sa cachette, mais y retourne aussitôt en entendant passer une voiture dans la rue, persuadé que ce sont des policiers à sa recherche. "J'aurais pu mettre tout l'argent du tiroir-caisse dans mes poches, mais je n'ai pris que dix dollars, pour nous nourrir. Ça ne fera pleurer personne, cet aveu. Coeurs de pierre ! Je ne veux pas aller en prison ! Il ne faut pas ! Je vais retourner là-bas et remettre l'argent. Ni vu ni connu. L'artisan va se rendre compte que la porte de sa boutique a été forcée, mais il verra rapidement que rien n'est disparu. Il ne portera pas plainte. Voilà ce qui me semble le mieux à faire ! Tout de suite !"

    Le jeune homme marche d'un pas décidé, mais ralentit en approchant du lieu d'où semble être provenu ce cri féminin. Il n'y a aucune lumière dans ces maisons. "Je n'ai rien fait ! Ce n'est pas moi !" lance-t-il, avant de se trouver tout de suite ridicule. Il pense alors bifurquer vers le trottoir, car une ombre déambulant dans la ruelle à quatre heures de la nuit pourrait attirer l'attention d'une personne réveillée, comme cette femme qui ne dort jamais, habitant à quelques blocs d'ici.

    En approchant du trottoir, il a la surprise de voir passer une auto-patrouille. Il rebrousse chemin à toute vitesse. "Ils sont au courant ! J'en suis certain ! Qu'est-ce que je dois faire ? Je vais retourner chez moi et...  Non ! Je ne peux pas ! J'ai dit à mon épouse que j'ai toujours cet emploi dans le restaurant italien du grand boulevard et qui ferme si tard. Voilà six jours consécutifs que je tente de lui dire la vérité, mais j'ai trop honte de lui avouer que le patron m'a mis à la porte pour engager un immigrant italien, qui ne sait même pas parler français. Il faut avouer qu'on n'a pas besoin de savoir la langue pour laver la vaisselle...  Mais ce n'est pas juste ! J'accomplissais mon ouvrage adéquatement. Il faudra bien que je le dise à ma belle un de ces jours... La pauvreté, c'est laid ! La honte d'être pauvre est mille fois plus abominable !"

    Il s'adosse contre un mur afin de réfléchir. Il se sent étourdi, sur le point de pleurer tel un garçonnet puni. Griller une cigarette le calme un peu. "Idiot que je suis ! La police fait sa ronde, tout simplement. C'est normal. Je suis un peureux ! Je vais remettre cet argent dans la caisse du cordonnier tout de suite et après, je vais rentrer chez moi et agir comme un homme en avouant à ma chérie ce qui s'est passé. Elle va me comprendre, me consolera. C'est une femme intelligente et elle m'aime. Je vais marcher sur le trottoir et si jamais la police approche, je... je vais saluer le constable aimablement. Ils ne vont pas me poser de questions pour avoir salué, tout de même."

    Marchant d'un pas décidé, le jeune homme ralentit immédiatement, pris d'effroi. Il songe à retourner dans la ruelle, quand se présente une solution : changer de côté de rue. Cette décision lui fait oublier sa culpabilité. Il prend même le temps de s'asseoir sur un banc du parc, mais l'église, en face, refait naître les sentiments troubles­. Il faudra confesser le vol à monsieur le curé ou à son vicaire... Guère le choix ! Le garçon a toujours cru que les prêtres, lorsqu'ils se rencontrent, doivent s'amuser comme des bouffons en se racontant les péchés de leurs paroissiens. Si, tout à coup, son larcin sort du confessionnal et qu'un de ces religieux a un frère dans le corps policier... Par contre, s'il avoue son repentir et son geste de remettre l'argent tout de suite, le prêtre lui pardonnera et le pécheur pourra sortir de l'église la tête haute. Le curé de la paroisse est un homme de coeur qui comprendra. Par comtre, son vicaire a la réputation de se montrer plus radical.

    Il se sent nerveux en approchant de la cordonnerie. Pleine noirceur dans le logement du second étage, où habite l'artisan. Le jeune homme ferme les yeux, puise au fond de son coeur un peu de courage pour se mettre à l'oeuvre. Derrière la maison, il voit la porte forcée. Il s'agit d'ouvrir doucement et... Si le plancher craque, réveillant le cordonnier ? Il téléphonerait tout de suite les agents de l'ordre. Le jeune frappe dans les mains et tel un athlète devant faire face à la musique, il entre, dépose les dix dollars dans le tiroir, sort immédiatement, marche quelques pas, puis se remet à courir dans la ruelle. Ouf ! Il arrête, sort une cigarette de son paquet, l'échappe, l'oublie, passe une main dans ses cheveux. Il s'assoit par terre, ferme les yeux, laisse filer une légère plainte, cherche la cigarette qu'il n'a pas allumée.

    De retour sur le trottoir, il fait un détour et marche avec bravoure devant la cordonnerie. Il a alors l'immense surprise de voir un écriteau posé dans la vitrine, informant que l'artisan a besoin d'un assistant, à raison de quarante-cinq heures par semaine, avec un bon salaire. Le voilà prêt à danser la gigue. "La chance de ma vie ! Toucher une paie chaque semaine ! Avec le bébé qui sera là dans quelques mois, je ne peux imaginer mieux !" Vite ! Il se presse de rentrer chez lui, court tel un marathonien, pressé de se coucher afin d'être frais et dispos dès la première heure, afin d'offrir ses services au cordonnier avant qu'un autre n'ait la même idée. Il n'y aura jamais eu de vol.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 15 Juin 2014 à 20:34

    Espérons pour lui, qu'il puisse avoir cet emploi, fanfan

    2
    Dimanche 15 Juin 2014 à 20:36

    On ne le saura pas !

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