• 14 : Perdre la notion du temps

     

    14 : Perdre la notion du temps

    " Opéra ! O Sole Mio ! Opéra ! Carmen : Ra Ta Ta Ta ! Quelle belle matinée ! Quelle magnifique journée s'annonce ! O Sole Mio !" Le vieil homme, remplaçant le chant par un sifflement vigoureux, passe une serviette humide sur son visage, soupirant à vive voix sa satisfaction. Le peigne suit et il éclate de rire en constatant qu'à soixante-dix-sept ans, il a plus de cheveux qu'un jeune de cinquante ans.  "Hmmmm..." fait-il, en regardant la barbe. "Pas très ras. J'y verrai après le déjeuner." Les portes des armoires claquent une à une, avant qu'il ne décide que deux rôties avec des cretons suffiront, sans oublier le verre de lait. "Salut, mon p'tit gars !" fait-il en enlevant promptement la serviette recouvrant la cage de sa perruche. "Et alors ? On ne siffle pas ? Un oiseau digne de ce nom chante à chaque début de journée. Ton travail, c'est d'apporter de la joie dans mon foyer. Je t'ai enseigné O Sole Mio ! Allez ! Tu ne t'en souviens plus ? Je vais te montrer !" L'air classique est interrompu par un coup de pied provenant du deuxième étage.

    "Peuh ! Est-ce que je cogne sur le plancher, quand son bébé braille tout le temps ? C'est naturel qu'un enfant de cet âge pleure. Tout autant naturel de débuter la journée dans la joie. Je siffle fort bien et j'ai une belle voix. Je m'en priverais pour quelle raison ? Pour cette paresseuse ? C'est comme ça, les jeunes femmes d'aujourd'hui. Ça demeure au lit longtemps. Allez, chante, la perruche ! Elle ne frappera pas le plancher pour un oiseau, tout de même !"

    Cling ! Clang ! Bang ! La vaisselle est lavée en un temps record. Retour à la chambre de bain pour l'opération crème et rasoir. Quel bonheur que ce geste masculin ! " Un homme doit toujours être galbe, bien coiffé et porter la cravate. Ceux qui ne le font pas sont des bandits." Il regarde de près afin de s'assurer qu'un oubli poilu n'entache sa bonne réputation.

    Maintenant, le journal du matin, avec un  bon café. "Je devrais m'abonner. Il y a un jeune camelot très consciencieux, dans le quartier. Tiens ! Voilà ma bonne résolution pour le nouvel an. En attendant, je vais aller chercher une copie au petit restaurant situé à quelques pas du grand boulevard commercial. Une marche matinale ne peut faire de mal à un homme, surtout à un gars de mon âge."  Le vieillard ouvre la fenêtre pour savoir s'il fait froid. Il la referme avec fracas. Son veston suffira, avec son chapeau préféré. Il se met en marche dans la pénombre de la nuit, levant son couvre-chef à chaque personne qu'il ne rencontre pas. Quelques secondes, il tient une charmante conversation avec un poteau de téléphone, portant un chapeau tout à fait pareil au sien. Puis il pense croiser cette femme réputée pour être une incroyable insomniaque. La confondant avec un banc, il l'assure qu'une saine alimentation active le sommeil.

    "Bonjour, Dieu", fait-il en passant devant l'église. Il arrête, regarde de l'autre côté de la rue. "Le parc ! Il y a des canards dans l'étang. Ils sont fort jolis. J'entends d'ici les petits enfants qui gazouillent en jouant dans les balançoires. Je vais aller les voir. Si ces automobiles se décident à me laisser traverser... Il y en a tant ! Tiens ! Celui-là ! Chauffard ! Je suis certain que c'est un homme mal rasé. " Quatre, cinq, six, tant et tant de voitures qui n'existent pas et le retardent.

    Déception : les canards dorment. Il hausse les épaules, puis marche vers le restaurant. Fermé ? Pour quelle raison ? Peut-être qu'il y a de la mortalité dans la famille du propriétaire. Tant pis pour le journal ! De toute façon, il n'a pas terminé celui d'hier. "Je vais retourner chez moi, préparer un délicieux café et regarder ces vieilles nouvelles. O Sole Mio ! O Sole Mio !" Carmen devient de vigueur en rentrant à la maison, pendant que la bouilloire accomplit son travail. "J'aurais pu réussir comme chanteur d'opéra. Je n'étais pas assez sérieux, au cours de mon enfance. Papa avait payé une vieille fille du village pour me donner des leçons de piano et de chant. Triste ! Cependant, je fus un très bon mécanicien. Pas trop à me plaindre de ce métier. Je suis arrivé dans le domaine en même temps que la multiplication des automobiles. Opportuniste, le gars ! Perruche ? Encore aphone ?"

    Café, journal, fauteuil. Pourquoi ne pas lire à l'extérieur ? La température est si radieuse, à cette heure. Les nouvelles, même les plus anecdotiques, l'intéressent depuis toujours. Elles permettent de meubler des conversations. Soudain, il se rend compte que le soleil tarde à se lever. "Ça peut arriver, en hiver. Au fait, il faudrait que j'enlève la neige sur les marches. Quelqu'un pourrait glisser et se blesser. Un peu d'exercice fait du bien à tout homme, surtout à un gars de mon âge.  On dirait qu'il fait un peu plus froid. Je ferais mieux de rentrer." O Sole Mio et vlan, la porte ! "Psss... L'opposition est contre. Le contraire aurait été surprenant. La politique, c'est très vivant, car ils se disputent tout le temps. Ça garde l'esprit éveillé. Je crois que je devrais écouter les informations à la radio pour savoir ce que le patron du parti au pouvoir a pensé de la déclaration du chef de l'opposition."

    Rien à la radio ? Et le petit restaurant fermé ? Qu'est-ce qui se passe ? Serais-ce jour de fête ? Il s'empresse de regarder son calendrier. "Pas de congé. Les gens deviennent de plus en plus paresseux, mais je m'explique mal que tout le personnel de la station de radio soit absent et... Oh ! je vais écouter un disque ! Carmen ! Rien de meilleur, le matin ! Et... je crois que l'aiguille de mon phono est brisée... " Guère d'autre choix que de retourner au journal.

    Il s'attarde à une publicité vantant les nouveaux modèles d'automobiles. "Très belle ligne. Je me demande quel genre de moteur il y a là dedans. C'est bizarre, quand j'y pense : je fus un très bon mécanicien, mais je n'ai jamais possédé de voiture. Je crois que je devrais marcher jusqu'au boulevard commercial pour acheter une nouvelle aiguille. Je vais mettre mes caoutchous. Le printemps, les trottoirs sont pleins de gadoue et il n'y a rien de pire pour attraper un rhume. C'est désagréable, un rhume, surtout pour un gars de mon âge. À mon retour, je vais laver le prélart. Si la voisine cogne encore sur le plancher, je ne me gênerai pas pour lui dire qu'elle est une paresseuse, qui ne doit même pas se raser. Qu'elle se couche de bonne heure !  C'est bon pour l'insomniaque aussi ! Bon ! L'aiguille ! O Sole Mio !"

      


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 16 Juin 2014 à 19:51

    Ah pauvre homme, il n'a plus la notion des choses, ni du temps! merci Mario, fanfan

    2
    Mardi 17 Juin 2014 à 06:49

    Très confus et... bruyant !

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