• 100 : Taxi

     

    100 : Taxi

     

    La voiture taxi parcourt la rue pour la deuxième fois depuis que le jeune chauffeur a débuté sa nuit de travail, voilà une heure. Une nouvelle journée commence pour les nocturnes. À l’aube de sa carrière dans le service du taxi, l’homme s’était vu étonné de constater jusqu’à quel point il y avait de l’activité partout dans la ville bien que, évidemment, la majorité des citoyens dorment. Voilà maintenant trois années qu’il exerce ce métier, tout en offrant ses services pour des travaux de menuiserie. Un jeune marié, père d’un bébé, a certes besoin de deux emplois pour penser à un avenir confortable, après les privations de la guerre et le temps difficile de son enfance, au cours de la grande dépression. Puis, il aime tant conduire !

    « Avec cette sale température, je devrais déjà avoir eu trois ou quatre clients. Les gens qui commencent à travailler à minuit, entre autres. L’autobus passe souvent sur cette rue, mais tout de même… Là où j’étais assigné, dans la banlieue, je ne manquais jamais de clients parce que le transport en commun ne se rendait pas là. C’est pourtant plus populeux ici. Je ne comprends pas la décision du patron de prétendre que le grand boulevard commercial fasse partie d’un autre secteur. Là, j’en aurais, des voyages ! Je crois que je vais arrêter de m’en faire, puis prendre une pause et boire le café de mon thermos. »

    La bonne odeur du café bouillant le ravit. Avec le spectacle de cette pluie, des éclairs et du tonnerre, le jeune homme a l’impression que son auto est devenue une bulle le protégeant de tout. Le café lui fait penser à son épouse, qui aime tant lui préparer son goûter pour la nuit. Il sourit, revoyant la plus récente grimace de son fils, de plus en plus expressif face à ses parents. Va-t-il passer sa vie à rire ? Il donne déjà des signes de vouloir devenir un grand comique de vaudeville.

    « C’est une promotion, cette assignation. Mon prédécesseur était las de travailler la nuit et prétendait qu’il ne se passe jamais rien, dans cette rue. Je ne suis pas d’accord avec lui. Je connais bien ce coin et j’y ai vécu de grands plaisirs. » Après deux gorgées, il roule un peu, à la recherche de ces joies de jadis. En soupirant, le jeune homme se stationne devant le terrain de baseball, qu’il regarde le cœur serré. Voilà à peine trois années, il venait souvent y jouer  avec l’équipe de son quartier. Après avoir reçu une balle sur la main, lui cassant deux doigts, son amoureuse et future épouse lui avait fait promettre que plus jamais il ne pratiquerait ce sport. Il met la main sur la poignée de la portière, mais change d’idée en pensant que ce ne serait pas sage de mouiller son uniforme.

    « Le curé venait nous applaudir. Une année, il avait été invité à effectuer le lancer protocolaire et avait surpris tout le monde avec une courbe digne d’un professionnel. Il doit être mort, maintenant et… Monsieur ? Un taxi, monsieur ? Service rapide et courtois ! Je vous remercie quand même, monsieur. Bonne nuit. » Ce refus le ramène à la réalité : il y a peu de clients potentiels. « Jour de paie, pourtant. C’est habituellement favorable au service de taxi. Je vais me rapprocher du boulevard. Peut-être que des hommes vont sortir d’un bar et… J’y pense ! Il y a une taverne, au bout de cette rue ! Puis un petit restaurant qui ferme tard ! Je vais y trouver des clients. De plus, je crois qu’il y a un train qui arrive à deux heures du matin. Le patron nous permet de donner un coup de main aux chanceux assignés dans ce coin. Avec cette pluie, aucun voyageur ne voudra marcher, surtout avec une valise entre les mains. Je vais terminer mon café, avant. »

    Pressé de trouver des volontaires, il engloutit son breuvage et s’étouffe parce que quelques grains de café se coincent dans sa gorge. Enfin à bon port, il voit trois hommes sortir de la taverne, mais n’ayant pas besoin de transport. Le chauffeur avance jusqu’au petit restaurant, qui lui semble désert. « Je vais patienter un peu. Il y a toujours des retardataires, dans les tavernes. »

    Personne ne semble vouloir sortir du lieu. Ces hommes attendent peut-être que la pluie cesse. Soudain, le jeune se trouve ridicule. « Ce sont sans doute des vieux du quartier qui ont tout dépensé en bière. Pourquoi prendraient-ils un taxi pour franchir trois coins de rue ? Je ferais mieux de remonter vers les habitations et… Oh ! de la lumière dans ce troisième étage ! Sait-on jamais ? » Peine perdue.

    Rendu dans la zone des maisons, il hésite quelques secondes à emprunter une rue parallèle pour rejoindre les voisines, où il y pourtant davantage de blocs à logements. « Taxi, madame ? Vous allez mouiller vos… » Il demeure bouche bée en entendant ce que cette femme lui a répondu. « Si ma belle disait un mot de bûcheron semblable, hein… Il me semble que c’est plus vulgaire quand ça vient d’une femme. Je vais me stationner. Me voilà têtu ! Je suis certain qu’il y a des clients ici, n’attendant que mon signe. »

    Il allume un petit cigare et regarde la revue donnée par son épouse pour meubler les périodes d’inactivité. « Le taxi, ça paie davantage le jour. La nuit est assignée aux débutants. Les vétérans qui travaillent le jour ne laissent pas prise. Au fond, ce n’est pas une vie pour moi. J’ai pris ce poste parce qu’il n’y avait pas autre chose. Ça fait quatre ans que j’essaie de me faire engager comme menuisier pour bâtir des maisons. Ça, c’est payant ! Qui sait si dans cinq ans, je ne serai pas propriétaire de mon propre foyer ? Avant, c’était impossible pour un gars de ma condition. Maintenant qu’il n’y a plus de crise ni de guerre, que tout le monde travaille, j’ai le droit d’y penser. Ce n’est cependant pas avec mes paies de chauffeur de taxi que j’y arriverai. Je suis chanceux d’avoir vingt-cinq ans aujourd’hui. Toutes les possibilités brillent pour ma génération. Ce sera une nouvelle époque et les jeunes tiennent le bon bout du bâton et… quelqu’un sort de cette maison ! Et… Mais… Pourquoi se mettre à balayer à près de minuit quinze ? » Il se gratte le cuir chevelu, regarde autour de lui et a l’impression qu’il est maintenant seul sur Terre.

    Silence. Chaque parcelle de ce quartier lui semble déserte, comme si tous les citoyens de cette rue s’étaient évaporés. Il n’y a même pas d’autres autos qui passent. Le silence devient plus lourd. « Je ne suis pas chanceux… À bien y penser, je crois que mon prédécesseur a raison : il ne se passe jamais rien, dans cette rue. Vraiment rien. »

     

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 16:19

    coucou Mario, je viens de commencer la lecture de ton roman, j'aime beaucoup ces tranches de vie, merci, j'ai commencé par la lectrice émotive, ensuite le bon curé et ensuite je viens de finir taxi,  fanfan

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:40

    Bienvenue !

    3
    christineb
    Mercredi 25 Juin 2014 à 21:35

    Je découvre votre blog grâce à Fanfan . je vais me mettre à la lecture. Bon jeudi.

    4
    Mercredi 25 Juin 2014 à 22:21

    Merci beaucoup !

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