• 10 : Les inquiétudes à l'approche du grand jour

     

    10 : Les inquiétudes à l'approche du grand jour

            

    La jeune femme maugrée un peu, tirée de son sommeil par ce voisin agaçant qui se couche tard et marche comme s’il était un soldat fonçant vers un ennemi. Ce n’est peut-être pas entièrement de la faute de cet homme… Son propre sommeil se voit très souvent perturbé depuis qu’elle porte ce premier bébé. Huit mois ! Elle a souvent l’impression qu’il s’agit de huit années. Sa sœur aînée lui a confié qu’on s’habitue. La future maman sent qu’elle ne pourra être comme les autres. Les nausées ! Les malaises ! Le sommeil capricieux ! Tout lui paraît tellement désagréable.

             Le médecin a prévu le grand jour pour la fin de septembre. Des exceptions peuvent arriver. Que ferait-elle si les signes se manifestaient en pleine nuit, comme aujourd’hui, alors que son époux travaille ? Cet emploi nocturne comporte tant d’inconvénients. Quand il revient, exténué, le nouveau marié ne pense qu’à dormir, alors qu’elle-même vient à peine de se tirer du lit et qu’elle voudrait parler de ses inquiétudes. Elle a si souvent l’impression d’être seule. Si au moins elle habitait son village natal, près de sa mère, de ses amies d’enfance. La jeune femme ne connaît personne, dans cette ville. Si elle pouvait avoir une amie, une seule, pour partager ses émotions à l’approche de ce jour que tout le monde qualifie de « Grand » et qui lui donne une frousse terrifiante.

             « C’est lourd ! J’ai chaud ! Je me sens mal ! Ah ! je t’assure, mon bébé, qu’on s’en parlera quand tu seras devenu grand ! » Elle se lève péniblement, sentant que le sommeil ne reviendra pas la bercer avant une heure. Un verre de jus de légumes et un biscuit ne lui feront pas de mal. « Va chercher tout ça et je t’attends au salon. Non ? Tu ne veux pas obéir à ta mère ? Eh bien, allons-y ensemble. » 

             Installée sur le sofa, la jeune future maman grignote son biscuit, comme un oiselet. Elle regarde son ventre et fait : « C’est bon, n’est-ce pas ? » Le silence l’enrobe pendant une minute, charme brisé par un camion passant dans la rue. Elle pense alors que ce type de bruit n’existe pas à la campagne, qu’un enfant grandit beaucoup mieux loin de l’asphalte et de la poussière. Elle se  souvient des chapitres de sa propre jeunesse. « Voilà le secret d’une vie heureuse : du bonheur dès le début. On y prend goût et on grandit avec cet idéal. J’ai été chanceuse. Mon mari a vécu plus de misère que de joie quand il était un garçonnet de la ville. Il est d’accord avec moi : il faudra que notre premier enfant soit sans cesse heureux. T’entends, hein ! Tu seras comblé. Honnêtement, raisonnablement. Le trésor le plus précieux n’est pas le plus récent jouet à la mode et… Quoi ? Une bicyclette ? Commence par naître, puis apprends à marcher et nous en discuterons, pour la bicyclette, quand tu sauras parler. »

             Elle aurait le goût d’un second biscuit, mais juge plus sage de s’en priver. Une gorgée de jus produit un gazouillis amusant en route vers son estomac. « T’as entendu ça ? Je me demande de quelle façon… ouille ! Fais attention, hein ! Je ne suis pas la route nationale ! Un coup de pied à sa maman à deux heures vingt de la nuit ! En voilà des manières ! Est-ce ainsi que je t’ai élevé ? Quoi ? Ah oui ! En effet, je n’ai pas commencé à t’élever. » La femme dépose sa main droite sur son gros ventre en soupirant, se remettant à trop à penser au moment de la délivrance.

             Pour chasser cette peur, elle se rend dans la chambre du futur rejeton. Le petit lit attend. « Ça ressemble à une cage, un lit de bébé. » Déjà, la commode déborde de bas, de pyjamas, de vêtements, sans oublier un gros ours de peluche, cadeau de grand-maman. Parfois, elle lance sur le plancher un peu de poudre, pour se laisser griser par l’odeur typique aux poupons. « Comment, la couleur des murs ne te plait pas ? Écoute bien, mon enfant, je… Aille ! Pas encore ! Et si tout à coup… Non ! Il ne faut pas ! Allons nous reposer au salon. Inutile de retourner au lit alors que tu fais la fête là-dedans. Je serais incapable de dormir. »

             Dans la pièce baignée par la lueur timide des lumières de la rue, la femme feuillette un livre sur ce que toute future maman doit savoir, cadeau de son mari dès la première semaine de leur mariage, l’an dernier. « Il savait ce qu’il voulait, hein ! Je ne protesterai pas : ce présent m’a flattée. Je ne l’ai pas lu quatre fois sans raison. Je connais tout ! Les vitamines ! La température du lait ! La qualité des bouteilles et des couches ! Et pourtant… Aucun chapitre sur l’inquiétude. Je pourrais l’écrire. » La photographie du bébé parfait, en page couverture, la fait sourire.

             « Ce petit bébé portera peut-être la moustache un jour. Chauve et aussi ventru que l’échevin ! Si le mien est une fille, dans quinze ans, elle voudra se mettre du rouge et se maquiller les paupières. Puis elle me fera grand-maman. J’ai vu un homme dans l’autobus, samedi dernier. Il était très vieux. Le chauffeur l’a aidé à monter et n’a pas démarré tant que l’homme n’était pas assis comme il faut. Je le regardais en pensant qu’il fut un jour bébé. Il m’a vue, m’a souri, avec l’air satisfait de savoir que lorsqu’il partira, j’aurai donné à l’humanité un remplaçant. Quand ce vieillard était bébé, il n’y avait pas d’automobiles, pas d’électricité, et pourtant le même soleil pour l’enchanter à chaque été. J’ai fermé les yeux et vu une femme du dix-neuvième siècle portant ce bébé. Cela devait être beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, avec ces longues robes de mes ancêtres. Tu t’es enfin calmé ? Qu’est-ce que je t’en ai raconté des histoires, depuis tous ces mois ! Tu ne paraissais même pas que je te causais déjà. »

             Ses paupières deviennent lourdes et elle se sent brièvement étourdie, indice qu’il vaudrait mieux retrouver ses draps. Deux heures trente approche. « Dis… Promets-moi de me laisser passer une nuit très reposante. Nous serons bien, tu verras. Ton papa et moi te le promettons : du bonheur en tout temps. De l’amour, de la joie. Voilà ce qui t’attend ce jour où ta vie vaincra la peur qui m’habite si souvent. Tu grandiras, survivra à mon décès. Tu deviendras une vieille femme, comme cette dame qui demeure à trois maisons d’ici, et qui a la gentillesse de demander des nouvelles à chaque fois que je passe sur le trottoir. Rougissante, elle m’avait demandé de toucher mon ventre. » Doucement, la future maman se dirige vers sa chambre, s’étend, ferme les yeux, sourit, souhaite bonne nuit à l’enfant à naître et s’endort tout de suite. 

      

    Le vieil homme dans l'autobus : je venais de la voir, quelques jours plus tôt. et avais eu cette pensée : ce vieillard avait déjà été bébé. Rien ne se perd !

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 19 Juin 2014 à 18:36

    Oui ainsi va le monde, pendant qu'une personne meurt, l'autre va naitre... fanfan

    2
    Jeudi 19 Juin 2014 à 18:40

    Eh oui ! La roue tourne...

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