• 1 : Taxi

     

               

    « Il ne se passe rien, ici ! Je n’ai jamais vu une rue aussi banale. On la dirait habitée par des somnambules. Même les écoles et les magasins me paraissent moribonds. Rien ! Il ne se passe jamais rien ! » Exaspéré, le chauffeur de taxi donne un coup sec sur son paquet de cigarettes pour en extraire une, mais elles tombent toutes sur le plancher de son véhicule. Après un profond soupir, il se penche pour les ramasser, en écrase involontairement une avec sa main gauche et, en se relevant, se cogne la tête contre son volant. 

             La cigarette allumée est grillée rapidement et ne le calme pas. Il décide de sortir du véhicule pour prendre un peu d’air frais. Les journées de la mi- septembre sont souvent chaudes et agréables, mais à minuit, on pourrait se croire au cœur de novembre tant la froidure se fait insistante de jour en jour. « Si je pouvais travailler l’après-midi… D’une part, il y a beaucoup plus de clients, puis il me semble qu’après deux années de nuit, je devrais être mieux considéré par le patron. Rentrer à la maison quand les enfants se lèvent pour partir à l’école n’a rien de drôle. Puis ma femme ne peut pas mener trop de bruit parce que je dors. Ce n’est pas une existence ! Le travail de nocturne, c’est bon pour un débutant, un jeune. Si au moins j’étais assigné à un autre coin de la ville. Le quartier de la gare, par exemple. Là, j’aurais beaucoup de clients. Pas dans ce dortoir ! Pourtant, c’est une rue importante, qui rejoint le grand boulevard commercial. »

             Un appel le fait sursauter et il se précipite dans l’auto. Une erreur. Le message était destiné au chauffeur du quartier de la gare. « Il fallait bien y penser pour que cet appel m’arrive. Demain, c’est décidé, je vais plaider ma cause au patron. Je me montrerai ferme ! Je veux travailler de jour et le faire dans un coin animé. Je vais gagner mon point. J’ai cette nuit pour penser à mes arguments de façon intelligente. » Il sort un crayon de la poche de son uniforme et commence tout de suite à griffonner quelques idées dans son calepin. D’abord : rappeler ses bons services, l’absence de retards, la propreté constante de la voiture.

             Sa réflexion est interrompue par le cliquètement de chaussures féminines. L’homme sort la tête par sa fenêtre : « Un taxi, madame ? » Elle répond négativement d’un geste de la main, avant de pointer son visage dans une autre direction. Le chauffeur pense alors qu’il peut y avoir quelques piétons un peu plus loin. Il y a ce modeste restaurant encore ouvert. Par contre, surtout éviter la taverne. Il a horreur de l’ivresse et, de toute façon, ce lieu ne sert qu’aux hommes du quartier, qui ont l’habitude de retourner dans leurs foyers à pieds.

             Le brave employé de la compagnie de taxi met son automobile en marche et roule doucement, son regard alternant de chaque côté, à la recherche d’une personne qui lui ferait signe. La zone résidentielle de la rue semble si bizarre, comme si elle avait été établie à deux époques différentes. Il y a de belles grosses maisons solides, puis des hideux blocs à logements, se perdant en trois étages, avec leurs escaliers en queue de cochon sur la devanture. De véritables habitations ouvrières, même s’il n’y a pas d’usine à proximité.

             Dépassé ces maisons, il y a une fort belle église, avec comme voisins deux écoles pour les petits, sans oublier le parc, de l’autre côté de la rue. D’autres résidences banales suivent, avec souvent une boutique d’artisan au premier page ou un très petit commerce. Un homme fait les cent pas devant l’épicerie. « Besoin d’un taxi, monsieur ? » Non, merci, cette fois avec un geste assuré de la tête. « On dirait que les gens ont peur de parler, au début de la nuit. Minuit a sonné ! L’heure du crime ! Comme dans les films français ! Ah ! Ah ! Comme s’il pouvait se produire un crime dans un tel désert… Rien ! Il ne se passe jamais rien ! Allons voir un peu plus loin. »

             Certains commerces se sont établis dans la partie sud de la rue parce que les prix de location des locaux étaient moins chers que sur la grande artère. Le chauffeur voit un homme sortir avec fracas de la taverne. « La boisson rend mes semblables si stupides. Comme j’en ai croisé, des gars saouls, dans ce métier ! Ils parlent tout le temps et trop fort, se pensent drôles. » À l’intersection, il sent qu’il y a davantage d’agitation sur le boulevard, mais sait qu’un confrère y est assigné. « Et un plus jeune que moi ! Ça aussi, je vais le dire au patron. »

             Rien en vue ! Il rebrousse chemin lentement, toujours à l’affût. Il se stationne face à l’église. Il y a de la lumière dans le presbytère. Si tout à coup le prêtre devait de toute urgence aller porter les sacrements à un mourant ? Un taxi serait alors… Oh ! il avait oublié que les prêtres possèdent tous des voitures, en ce presque milieu de siècle. Quoi qu’il en soit, l’éclairage du stationnement de l’église donne l’impression au chauffeur d’être en plein jour, ce qui devient idéal pour feuilleter un peu le journal.

             « Je suis le seul homme de cette ville à lire le journal du matin au début de la journée suivante et… Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi le café de mon thermos est si tiède ? Elle prend pourtant le plus grand soin à préparer mon goûter, ma chère épouse. À moins que ne ce soit ma grande fille… Elle apprend. Des erreurs peuvent arriver. Ce n’est pas si grave, au fond, car la serveuse du petit restaurant va me remplir ça de bon café bouillant. »

             De retour de cette course, le chauffeur se délecte, puis rigole en regardant quelques gros titres. « Page un : les bouffons du gouvernement. Page deux : les actes crapuleux de la grande ville. Sans cesse la même chose. Je vais aller voir les sports. Ça aussi, c’est toujours pareil, mais beaucoup plus réjouissant. Ça me rappellera le temps où je jouais au hockey pour l’équipe de ma paroisse. Quand je pense que mon instructeur était chauffeur de taxi ! Tiens ! Amusons-nous avec ce journal. Un taxi, monsieur le ministre ? Non ? Un taxi, monsieur l’assassin ? Oui ? À Vancouver ? Vous voulez que je vous mène si loin ? À vos ordres ! Et… un appel ! Enfin, de l’action ! » Souriant, il écoute l’ordre provenant du bureau. « Oui, je m’y rends tout de suite. Ce n’est pas loin. Le client n’attendra pas longtemps. Au travail ! Enfin quitter cette rue où il ne se passe jamais rien ! Tiens ! On dirait que c’est la femme de tantôt. Elle marche depuis longtemps, la pauvre… »

      

    Après avoir écrit quelques chapitres, je me suis rendu compte que le premier ressemblait étrangement au début du film Grand Hotel (1932), alors que le portier de l'hôtel se passe la réflexion à l'effet qu'il ne se passe jamais rien, dans cet édifice. Le film se termine avec une scène du portier, se passant la même réflexion. J'ai gardé silence, puis fait : "Bof ! Qui connaît ce film ?"

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 23 Juin 2014 à 16:35

    Non je ne connais pas ce film mais promis s'il le passe je le regarderai, en plus avec Greta Garbo, fanfan

    2
    Lundi 23 Juin 2014 à 20:23

    Je me suis rendu compte vraiment un peu tard. Le film ne raconte pas ce que j'ai fait, mais le début est plutôt voisin...

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